B.I.M. S01 E01 : Comme une odeur de suie

Pour plus de confort, téléchargez cet épisode au format EPUB ou PDF 😉

Sinon, lisez-le directement en ligne 👇

Les ténèbres sont épaisses. La nuit, profonde.

Le silence n’est que tristesse. Le froid, abonde.

Pourtant se meurt le monde. Sans amour, dans la pénombre.

Là où luit la douce lumière, secrète, d’une Porte des Ombres.

***

Plongée dans le néant, il n’existe ni début, ni fin, seulement ce puits sans fond dont je ne distingue presque pas les bords.

Je me tiens immobile sur sa berge intangible, comme si j’avais toujours été là, sans but et lasse d’exister.

Mon âme se tend vers lui, et je suis si proche de sa rive que je crains de vaciller.

Sa profondeur est insondable.

L’obscurité qui y règne, palpable. Même dans le noir.

Si j’avance, je sombre.

C’est une évidence qui me terrifie.

Pourtant, je me surprends à espérer qu’il m’aspire.

À désirer son étreinte brûlante.

Je voudrais qu’il m’emporte, pour faire taire ma souffrance.

Je hurle et l’invective pour qu’il se décide enfin à m’avaler, car je n’ai pas le courage de m’y jeter corps et âme.

Son silence me glace.

Un sanglot rauque agite ma poitrine, noue ma gorge et m’étouffe.

Je ne peux plus respirer.

Je recule d’un pas, abasourdie.

Mon dos heurte une colonne d’un froid intense.

Je fais volte-face et porte mes mains à mes lèvres.

Malgré tous mes efforts, je ne capte pas un filet d’air, mais ce que je vois me fait oublier, l’espace d’une seconde, que je meurs lentement d’asphyxie.

Une lumière, si faible qu’elle est à peine discernable même dans les ténèbres, naît sous une arche de pierre morose.

Une certitude s’ancre en moi.

C’est une porte.

Mes poumons menacent d’imploser.

Les larmes me montent aux yeux.

Je voudrais hurler à pleins poumons, mais pas un son ne s’échappe de ma gorge nouée.

Douleur.

Tristesse.

Le sol se dérobe soudain sous mes pieds et je bascule en arrière.

Solitude.

J’ouvre subitement les yeux et me perds dans une profonde inspiration. Je suis trempée de sueur. À bout de souffle, je peine à comprendre ce qu’il vient de m’arriver. Mes mains cherchent machinalement, dans le noir, le bouton salvateur qui saura chasser la nuit de ma chambre.

Un petit claquement sec résonne dans la pièce, soudain inondée d’une lumière jaunâtre.

La respiration sifflante, je me redresse dans mon lit et contemple, perdue, mon bureau en désordre.

Mes yeux se posent sur la porte close puis s’égarent sur divers objets que je regarde sans les voir.

Encore ce cauchemar.

Indisposée, j’écarte mes draps humides puis attrape, dans le tiroir de ma table de chevet, une petite bouteille d’eau que je vide d’un trait.

Un coup d’œil sur mon smartphone m’apprend qu’il est quatre heures du matin. Je suis comme engourdie, transie de froid malgré la chaleur brûlante qui m’a fait transpirer à grosses gouttes. Mon cœur affolé se calme peu à peu, mais une sensation terrible ravage tout mon être.

Sa marque douloureuse s’étend au-delà même de mon malaise, sur ces piles de romans qui s’entassent ça et là, sur le sol, les étagères et mon bureau. Sur la manette de jeu vidéo dont les leds clignotent faiblement, sur la diode bleue qui luit paisiblement sur l’écran de mon ordinateur en veille, sur le casque audio qui repose à côté de mon lit et, en définitive, sur les tas de distractions en tous genres que j’accumule depuis des années.

Une marque aussi pénible à porter qu’une brûlure au fer rouge, mais si peu visible qu’aucun, jusqu’ici, n’a su la déceler.

À la fois amie et ennemie.

À la fois salvatrice et dévastatrice.

À la fois refuge et prison.

La solitude.

Lorsque je suis enfin calmée, je récupère dans mon armoire une serviette de plage puis, avec douceur, je l’étends de l’autre côté de mon lit deux places, un sourire amer étirant mes lèvres tremblantes.

Je m’allonge et me blottis sous les couvertures avant de tendre la main vers l’interrupteur.

Un nouveau claquement sec, et la nuit reprend ses droits instantanément.

Dans l’inquiétant tumulte de mes pensées, dont le flot ininterrompu se fait de plus en plus incohérent, je me demande une fois encore pourquoi ce rêve terrible hante chacun de mes songes.

Toujours le même.

Toujours.

Puis je me retrouve au bord d’un gouffre béant, si profond, si sombre, que même dans le noir, je peux apprécier son obscurité, plus épaisse que toute autre…

***

Les ténèbres, le gouffre, l’asphyxie, la porte…

Toujours le même cauchemar.

Toujours.

Mais pas cette fois.

Cette fois, avant de sombrer, je prends une grande bouffée d’air.

Un air vicié par les exhalations âcres et insoutenables qui accompagnent toujours les désastres les plus impressionnants.

Une odeur de peur et de suie.

Celle d’un incendie.

***

Un hurlement strident me tire de mon sommeil agité. Je cherche à tâtons mon téléphone et glisse mon doigt sur l’écran pour mettre fin à ce bruit infernal avant de me laisser retomber sur le dos, épuisée.

Note pour plus tard : arrêter d’utiliser, pour les sonneries du réveil, mes chansons préférées.

Je finis par toutes les détester.

Puisque la fatigue menace de me replonger presque immédiatement dans un sommeil profond, je me redresse sur mes coudes et parcours rapidement mes profils sur les réseaux sociaux, plus par habitude que par réelle curiosité.

Comme souvent, rien de très intéressant. Pas de notifications (tu parles d’une nouvelle…), cependant je reste quand même scotchée pendant dix bonnes minutes à mon fil d’actualité, observant sans grande conviction des dizaines de publications allant de celle qui est pitoyablement inutile à celle qui est indubitablement stupide et qui tente tout de même de revêtir un costume d’intelligence improbable.

Devant ce désert intellectuel (d’où émergent parfois de précieuses pépites, il faut bien l’admettre), je me décide enfin à allumer ma lampe de chevet et à me lever, l’esprit encore embrouillé.

Aujourd’hui est un grand jour, je pense en maugréant tandis que je choisis rapidement ma tenue qui, comme d’habitude, sera assez sobre. Non que j’aime particulièrement être invisible, mais j’apprécie de faire mon entrée en douceur dans un nouvel établissement.

Attirer sur moi l’attention avant même d’avoir évalué l’ambiance qui règne sur les lieux que je découvre est une faute que je n’ai commise qu’une seule fois, et les conséquences ont été pour le moins désastreuses. Heureusement pour moi, mes parents sont incapables de se poser trop longtemps, et cette fois-ci notre déménagement ne s’était pas fait attendre.

Un petit regard dans la glace m’apprend que j’ai bien besoin de prendre une douche, même si la dernière date de la veille au soir. Je me trouve jolie, bien que mes cheveux soient gras. Je ne suis pas bien grande (moins d’un mètre soixante… et, par fierté, je préfère arrondir et ne pas m’attarder sur le détail des centimètres.), plutôt menue, mes jambes ne sont pas interminables et je ne suis pas une blonde plantureuse.

Non, mais je me trouve jolie quand même, sans être un canon de beauté.

Une petite brune aux yeux bruns tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

En apparence, du moins.

Je quitte mon miroir du regard pour observer mes vêtements entassés de manière totalement désordonnée sur quatre étagères, avant de faire rapidement mon choix.

Un simple jean ajusté et un débardeur prune devraient être amplement suffisants pour cette première journée qui aura le visage trompeur de l’été et sera marquée par l’amertume caractéristique de toutes les rentrées scolaires.

Je m’empresse de fourrer quelques affaires dans mon sac en sachant pertinemment que ce que j’y mets ne revêt pas une grande importance. Aujourd’hui, je n’y vais que pour récupérer la sempiternelle paperasse de début d’année et écouter d’une oreille distraite les nombreuses règles et précisions plus ou moins utiles sur les enjeux de cette dernière année de lycée.

Comme si nous pouvions les oublier !

Je descends à la hâte les escaliers et ne croise personne.

Mon père est déjà parti, ou n’est pas encore rentré. Tout dépend.

Ma mère, elle, dort peut-être toujours ou vaque à ses occupations.

Je lâche avec négligence mon sac sur la table de la cuisine et ouvre machinalement le réfrigérateur en quête d’un peu de jus de fruits (peine perdue) puis envisage de boire un verre d’eau avant de repousser cette idée avec une grimace.

L’eau du robinet, au réveil, c’est l’assurance de commencer la journée par une intense nausée.

Rien dans les placards non plus.

Tant pis.

Un petit passage éclair dans la salle de bain, le temps de me brosser les dents, de prendre une douche et d’arranger un peu la crinière indomptable qui me donne, en séchant, les allures d’une sorcière à moitié folle.

Tandis que je m’apprête à refermer la porte d’entrée derrière moi, la senteur âcre d’un feu invisible me tire une grimace et me rappelle, brièvement, que pour la première fois depuis que je fais inlassablement le même cauchemar, quelque chose a changé.

Et même si l’odeur que j’ai sentie trouve probablement son explication dans cet effluve agressif qui a envahi la rue, je ne peux m’empêcher de me sentir mal à l’aise. Bien que cet affreux rêve me réveille toujours en sursaut plusieurs fois par nuit, il y a quelque chose de rassurant dans sa grande constance. Un changement ne me dit rien qui vaille, car ça le rend imprévisible.

Et dissonant.

Dehors, les lumières chatoyantes de l’aurore nimbent le paysage urbain d’une myriade de couleurs affriolantes, mais rien ne saurait réellement égayer la tristesse d’une ville de banlieue au petit matin. Une brume discrète sinue entre les maisons et se pare de halos jaunâtres autour des réverbères encore allumés.

Marcher jusqu’à la gare ne m’aura pris qu’une dizaine de minutes, et, tandis que je m’adosse avec nonchalance au poteau d’un lampadaire plus vieux que les autres d’au moins vingt ans, je laisse échapper un soupir blasé. J’ai manqué le 7 h 10 de peu et me retrouve donc seule sur le quai, bonne pour poireauter dix minutes avant le passage du suivant.

Dix minutes, c’est un temps relativement court sur internet. Je fais défiler les actualités, toutes plus déprimantes les unes que les autres, sans même prêter attention aux titres. Je constate ensuite qu’aucune notification n’égaye un peu l’interface blanche de mon profil Facebook avant d’aller liker quelques images sans intérêt sur Instagram quand quelque chose, à une centaine de mètres, me force à détourner les yeux de mon écran. Une lumière vive et chaleureuse, entre les arbres qui bordent la voie ferrée. Elle chasse les ombres que l’aube n’a pas encore su faire disparaître ou, à défaut, rapetisser.

Une lumière aussi chaude qu’un brasier qui fait naître en moi un terrible sentiment de danger, mais dont la forme ressemble à s’y méprendre à un animal…

Je plisse les yeux pour mieux comprendre ce que je vois, quand le hurlement du sifflet d’un train fait bondir mon cœur dans ma poitrine. La surprise m’arrache un petit cri ridicule et me fait prendre conscience que je me suis approchée du rebord du quai d’un peu trop près. Je recule de quelques pas et tente d’apercevoir à nouveau l’objet de toute mon attention.

Disparu.

Si tant est qu’il ait bien été là, je pense en fronçant les sourcils.

Je monte dans le premier wagon qui a le mérite d’être presque vide et m’assois en silence à l’écart des autres passagers. Tandis que les portes se ferment et que le train démarre, je me sens comme rassurée sans réellement savoir pourquoi.

Je laisse traîner mes yeux sur le paysage avec appréhension, redoutant presque de croiser à nouveau du regard cette lumière mystérieuse. Quand un frisson d’effroi me secoue la nuque, je décide que mon imagination et la fatigue m’ont joué un mauvais tour et me replonge, distraite, dans le flot ininterrompu de contenu douteux qui inonde l’écran de mon smartphone.

Le trajet n’est pas très long à cette vitesse.

Ou bien ai-je encore perdu la notion du temps, parce que quand mon arrêt est annoncé, j’ai l’impression qu’il ne s’est écoulé qu’une minute, peut-être deux. Sans quitter des yeux l’article racoleur qui défile sur mon écran, je sors machinalement du wagon, évite instinctivement plusieurs voyageurs sur le quai, traverse le grand hall de la gare sans même y jeter un regard avant de m’apercevoir que je ne sais pas vraiment où je vais.

Je m’arrête un instant au beau milieu du trottoir et repère le tram. D’après mes recherches, la veille sur Google Map, le lycée se trouve juste le long de la voie, à une dizaine d’arrêts. Je pourrais monter dans le prochain, mais je n’ai pas très envie d’emprunter l’une des rames bondées, et marcher aura peut-être le mérite de me réveiller. Je ne suis ni en avance ni en retard, aussi je décide de prendre mon temps.

Après tout, rien ne presse.

Même si c’est la première fois que j’y mets les pieds, cette petite ville d’à peine soixante mille habitants m’est familière. Peut-être parce que, malgré leurs singularités, elles se ressemblent un peu toutes à mes yeux. Des gens pressés se croisent sans se voir, cavalent d’un air taciturne dans les rues, l’air absent quand il n’est pas morose, s’évitent les uns les autres et passent avec une indifférence confondante devant les nombreux commerces qui ne sont pas encore tous ouverts à cette heure.

De rares chanceux prennent le temps de boire ou de manger en terrasse d’un café, observant d’un air détaché tous ceux qui avancent d’un pas pressé. Ils sont tellement absorbés par leur retard ou la perspective de s’affairer toute une journée durant qu’ils en oublient que la vie peut être plus qu’une routine matinale où l’empressement le dispute à la mauvaise humeur.

Cette vie qui est la mienne, et celle de la grande majorité de mes contemporains, me donne rapidement le tournis et ne fait que parer mon avenir d’un voile grisâtre. Est-ce là tout ce qu’il y a à espérer du futur ?

J’élude la question quand je pénètre dans mon nouveau lycée.

Je sais par expérience que ma première visite ne me montre qu’une image déformée de la réalité. Le peu de détails que j’en retiendrai formera, tout à l’heure, lorsque je serai rentrée, une image imparfaite de ce lieu. Si bien que, demain, quand je reviendrai, j’aurai à nouveau l’impression d’y entrer pour la première fois.

J’ai tant déménagé que je connais cette sensation déroutante par cœur.

L’établissement s’enroule avec sobriété autour d’une immense cour intérieure. On y entre par une arche creusée au cœur de la façade du bâtiment qui doit être le siège de l’administration, si l’on en croit les nombreux affichages qui ornent ses murs faits de vieilles pierres taillées. À l’autre bout, une pancarte jaunie sur laquelle est écrit Secrétariat me donne raison.

Juste à côté, plusieurs tableaux voient se masser à leurs pieds un attroupement d’élèves agités.

J’y reconnais sans problème les habitués, ceux qui arpentent ces couloirs depuis la seconde et qui, avec beaucoup de confiance, cherchent leur nom et celui de leurs amis les plus proches en espérant appartenir à la même classe. J’y trouve aussi d’autres qui, comme moi, se tiennent un peu à l’écart et observent la scène d’un air détaché, redoutant probablement de ne pas figurer sur la liste.

C’est souvent le cas lorsque l’on débarque d’un autre lycée.

Il y a également ceux qui se retrouvent après deux mois de vacances avec le sourire malgré les circonstances, et d’autres qui montrent ostensiblement leur déception de reprendre les cours.

Et puis, il y a elle.

Parfois, c’est lui.

Mais pas cette année.

Elle, c’est l’invisible. Celle qui se faufile sans un bruit dans une foule compacte, y navigue sans jouer des coudes et s’en extirpe avec la douceur d’un rêve.

Indifférente à l’agitation ambiante.

Si confiante et si indifférente que je peine à savoir si, comme moi, elle vient d’arriver, ou si elle arpente ces couloirs depuis plusieurs années.

Elle emprunte bientôt une porte dans le bâtiment d’en face et disparaît dans le couloir.

— Nouvelle ?

Je tourne la tête et me retrouve nez à nez avec le stéréotype du gros lourd. Grand, taillé comme une armoire à glace, il promène sur moi (et sans gêne aucune) ses petits yeux dans lesquels brille, à défaut d’une lueur d’intelligence, un éclat qui transpire l’assurance de celui qui se croit irrésistible.

— Ouais.

Réponse simple.

Froide.

Efficace.

— Je te fais visiter ?

Je fais mine de regarder autour de moi et écarte les bras :

— Je pense que je vais m’en sortir.

Décontenancé, il laisse échapper un silence pesant, avant de s’esquiver en me souhaitant une bonne rentrée.

Bonne rentrée.

En voilà un oxymore des plus déplaisants.

Je me décide enfin à m’approcher du tableau et repère mon nom « Anna Lapoi — TS4 » puis, sur une autre page blanche, un peu plus loin « TS4 : Salle D35, Bât. Central ».

Les codes sont simples.

Classiques.

Je traverse la cour en admirant un à un les neuf immenses chênes qui se dressent dans la plus grande indifférence. Si grands et si vieux qu’ils tutoient sans problème les toitures qui culminent tout de même cinq étages plus haut. Un souffle de vent agite lentement leurs magnifiques feuilles verdoyantes au moment où je passe la porte du bâtiment central.

Celui qui se trouve en face de l’administration.

Le code des salles est A au rez-de-chaussée, la salle D35 se trouve donc logiquement au troisième. Je choisis une direction et avance sans trop me soucier des élèves que je croise.

La plupart d’entre eux resteront à jamais des étrangers.

Je n’en côtoierai régulièrement qu’une trentaine, plus ou moins et ne me lierai d’amitié qu’avec un ou deux d’entre-deux.

Tous les autres, de mon point de vue, ne font que partie du décor, comme s’ils n’étaient là que pour meubler l’espace et donner à ce haut lieu de la solitude absolue le visage gai d’une vie foisonnante. En vérité, la plupart de mes camarades arpentent ces couloirs comme des fantômes avec le même visage que tous ces gens que j’ai croisés dans la rue en venant.

Comme si le cycle infernal de l’ennui s’apprenait entre ces murs froids, auprès de ces profs distants et au contact de l’indifférence glaciale que nous éprouvons presque tous les uns envers les autres (quand elle n’est pas teintée d’une certaine hostilité).

La porte de ma salle est ouverte.

À l’intérieur règne une ambiance sonore typique d’une salle de classe dont personne ne tient encore les rênes. Lorsqu’ils ne sont pas muselés, les élèves sont détendus.

Ils échangent.

Pour certains, voisins de table naturels, ils apprennent à se connaître.

Pour d’autres, réunis en petits attroupements çà et là, ils se retrouvent avec un enthousiasme entaché par le stress de la rentrée scolaire.

C’est dans cette atmosphère raisonnablement bruyante que certains silences sont les plus criants de solitude.

Celui de cette fille, tout au fond, près de la fenêtre, absorbée par ce qui se passe dehors, indifférente à l’agitation ambiante.

Ou celui de ce garçon, déjà assis au tout premier rang, qui pose les yeux, distrait, sur le bureau d’un professeur qui n’a pas encore fait son entrée, se demandant probablement si, une fois de plus, cette année sa passion pour l’une ou l’autre des matières (pourquoi pas toutes ?) fera de lui la cible de nombre de moqueries.

Mais le silence le plus éloquent, selon moi, lui appartient, à elle.

Elle qui, au dernier rang, observe un à un ses camarades de classe avec la curiosité d’une documentaliste animalier.

Un frisson d’appréhension secoue mon échine lorsque nos regards se croisent.

Je retiens ma respiration, mais lui sers cependant mon sourire le plus chaleureux.

Flottement interminable.

Puis elle me rend mon amabilité et désigne une place libre à ses côtés.

Elle, je la connais déjà en partie.

Parfois c’est lui.

Mais pas aujourd’hui.

Par chance, elle est dans ma classe cette année.

Ce n’est pas toujours le cas.

Elle, c’est un peu moi.

— Amandine, lâche-t-elle sans quitter son sourire tandis que je m’assois.

— Non, moi c’est Anna, je réponds d’un air espiègle.

Ma réplique lui tire un rire discret.

— T’es nouvelle ?

J’acquiesce sans un bruit avant de lui demander :

— Et toi ?

— Non, moi je suis ici depuis la seconde. Tu viens d’où ?

Avant d’avoir l’occasion de faire plus ample connaissance, un véritable silence s’abat sur nous tous. Les derniers élèves encore assis avec désinvolture sur leur table trouvent leur place sur leur chaise, puis notre prof principal sonne le début des réjouissances par une courte présentation.

À peine a-t-il commencé à parler que, déjà, je ne l’écoute plus.

Il sera toujours temps de lui prêter plus d’intérêt lorsqu’il fera l’appel.

Dehors, dans la cour presque déserte traversée à toutes jambes par un élève visiblement en retard, une lumière inquiétante attire mon attention. Elle émane d’une vitre au rez-de-chaussée de l’aile gauche.

Une lueur rougeoyante.

Mouvante.

Agressive.

Une lueur qui fait naître en moi une peur terrible. Elle ressemble vaguement à un très gros…

— Anna Lapoi ?

Le ton interrogatif de l’enseignant m’indique que ce doit être la deux ou troisième fois qu’il m’appelle. Forcée de détourner le regard de la fenêtre, je réponds machinalement « Présente ».

— Rien n’est moins sûr, lâche-t-il d’un air suspicieux et lourd de sous-entendus qui dessine sur de nombreux visages des expressions amusées.

Le rouge me monte aux joues, puis il prononce le nom suivant.

Dans la cour, la lueur inquiétante qui m’a distraite a disparu.

***

Trois quarts d’heure.

Trois quarts d’heure d’un discours lancinant sur les enjeux du baccalauréat, sur l’importance des études supérieures, sur l’orientation postbac, sur la dernière réforme qui, comme la mode, jette par terre une ou plusieurs années de travail sans même prendre la mesure du bien-fondé de son action, de ses réussites et de ses erreurs.

Seul compte le changement.

Un long monologue qui s’attarde ensuite sur les (nombreuses) règles de vie scolaire.

Vie scolaire.

Encore un oxymore des plus déplaisants.

Quelle vie scolaire ?

Celle durant laquelle le prof parle et les autres se taisent ? Un prof qui, par ailleurs, traverse, désabusé, les décisions des gouvernements successifs et voit d’année en année ses élèves se refermer comme des fleurs qui, sur le point de s’ouvrir, se fanent avant d’avoir éclos.

Une mort lente, amorcée par toujours plus de notations, de jugements de valeur, de classements, de compétitions, d’exigences…

Cette vie prônée par un système scolaire qui se veut accessible à tous, mais qui est surtout devenu, en conséquence, inadapté à chacun. Une vie qui trace une route d’études de plus en plus longues et dépourvues du moindre sens sous les pieds d’élèves qui abandonnent trop vite la poursuite de leurs rêves.

Oui, trois quarts d’heure d’un ennui mortel, quand, soudain, la sonnerie caractéristique d’un exercice incendie nous libère pour quelques minutes de ce discours assommant.

Étrange, pour une première heure de cours.

Que le sacro-saint rituel de début d’année soit bousculé par ce genre d’événement est exceptionnel, sinon suspect, surtout dans une institution à ce point attachée à la discipline.

Je ramasse négligemment mes affaires sans me presser.

Les exercices incendie, c’est un peu comme le petit garçon qui criait au loup : à force, on y croit plus. Je suis la dernière à sortir de la salle, juste derrière Amandine, et quand je pénètre dans le couloir, l’étonnement et la stupeur figent mon sang dans mes veines.

L’étonnement, d’abord, devant la mine déconfite des profs qui se regardent les uns les autres, chacun dans l’encadrement de la porte de sa classe pour s’assurer que tout le monde a bien suivi le mouvement. La stupeur, ensuite, parce qu’une odeur âcre, discrète, allume au fond de moi comme une alarme.

Un incendie.

Ce n’est pas un exercice.

Je ne suis pas seule à le comprendre, parce que notre petit cortège blasé commence à accélérer dans les escaliers. D’un groupe d’ados amorphes bavant presque sur leur table, nous nous sommes mués en un attroupement de pigeons sur le point de paniquer.

D’abord timide, cette lente cavalcade se change soudain en une débandade affligeante tandis qu’une clameur terrifiée s’en échappe. Je dois jouer des coudes pour ne pas être emportée stupidement dans un recoin et pour pouvoir avancer à bonne allure quand, subitement, la foule s’éclaircit un peu.

Juste assez pour qu’un élève complètement paniqué ne me bouscule en haut des escaliers. Je bascule sans réussir à me retenir et dévale quelques marches en poussant un hurlement d’effroi, puis je me retrouve prisonnière d’un orage de bottes et de baskets sales.

Les coups pleuvent.

Certains me labourent les épaules, d’autres me percutent les cuisses. Quelques-uns m’atteignent en pleine poitrine et me coupent le souffle.

Je crie.

Voudrais crier.

Mais je ne parviens pas à respirer.

Quand le dernier élève trébuche sur moi en envoyant l’un de ses talons sur ma hanche, il n’a même pas la décence de s’inquiéter de mon état et détale sans demander son reste en ignorant mon hurlement de douleur.

Le preux chevalier blanc dans toute sa splendeur !

Son coup involontaire a changé ma jambe en un bloc de souffrance pur, aussi je peine à me remettre debout. J’attrape avec difficulté la rampe de l’escalier, pousse de toutes mes forces sur mon pied valide et tire sur mes bras avec l’énergie du désespoir.

À bout de souffle, un vent de panique commence à me gagner tandis qu’une épaisse fumée obscurcit peu à peu mon champ de vision.

À chaque marche son lot d’épreuves et de souffrances.

Je les descends une à une sans cesser d’appeler à l’aide, mais il est impossible de différencier mes véritables cris de détresse de ceux de mes camarades qui se sont abandonnés corps et âme à la terreur la plus totale.

Merci aux hystériques complètement allumés qui beuglent sans raison ! Grâce à eux, il est hautement improbable que qui que ce soit vole à mon secours.

Je suis au deuxième étage. La douleur trace des sillons humides sur mes joues rougies par l’effort, et malgré la bouffée de chaleur qui me donne le courage de poursuivre, des sueurs froides coulent sournoisement sur la peau de mon dos.

Les fumées s’épaississent de minute en minute.

L’air vicié commence à devenir irrespirable.

C’est alors que je comprends que je ne sortirai peut-être pas vivante de ce foutu bahut.

Je me mets à haïr profondément cette bande de joyeux crétins qui n’ont pas su se maîtriser. Ces lâches égoïstes qui ont préféré me piétiner et n’ont même pas pris la peine de m’aider à me relever.

Une boule se noue dans ma gorge.

Mon cœur fait une embardée.

Je suis seule.

Encore.

Mes poumons me brûlent à chaque inspiration lorsque j’atteins enfin le palier du premier étage.

Encore quelques marches, et je serai sauvée… mais je suffoque.

L’urgence de la situation voudrait que j’accélère en dépit de mes blessures. Pourtant, je m’arrête et observe en silence les portes coupe-feu qui me font face.

Elles sont closes, mais un pressentiment macabre me crie de m’enfuir en courant, juste avant que quelque chose les percute dans un hurlement.

Quelque chose d’assez gros pour les faire mugir et les déformer sous la violence de l’impact.

La surprise me force à reculer d’un pas.

Mon talon se heurte à la marche que je viens tout juste de descendre, et je bascule en arrière dans un cri de douleur. Les arêtes vives de l’escalier dessinent dans mon dos des lignes de feu quand, soudain, les portes explosent dans une gerbe d’étincelles rougeoyantes.

Une boule de feu gigantesque la traverse et s’échoue sur le sol dans un panache de fumée noire.

Puis, elle se relève.

Mon cœur manque un battement.

Ce n’est pas une boule de feu.

C’est une créature étrange, nimbée de flammes, qui darde sur moi ses grands yeux ardents où règne une étonnante froideur. Croisement improbable entre un loup géant et un dragon, des écailles à peine discernables recouvrent la majeure partie de son corps, sous le brasier impitoyable qui lui serre de fourrure.

Se consume-t-il à cause du feu qui ravage le bâtiment ?

Non.

Ce monstre n’est pas seulement en feu.

Il est l’incendie.

Un grondement sourd s’échappe de son immense poitrail avant qu’une lueur mauvaise ne s’allume dans son regard. Puis il relève ses babines écarlates et se ramasse, prêt à bondir.

Je suis prise au piège.

Je n’ai même plus la force de hurler.

Mon cœur, lui, s’arrête de battre quand je comprends quelque chose d’abominable.

Je vais mourir.

Pour ne rater aucun épisode, inscrivez-vous à la newsletter et n'hésitez pas à me suivre sur ma page Facebook et/ou à rejoindre le groupe Facebook Le Bazar de l'Imaginaire pour y poster vos propres critiques, chroniques, articles ou que sais-je encore !

À bientôt !

Par Jordan Breton le 15/02/2020

Cet épisode vous a plu ? Dites-moi tout !

Jordan Breton

Bonjour, je suis Jordan

Il y a longtemps, j’ai ouvert les portes du monde littéraire grâce au premier tome d’Harry Potter. Mais si l’œuvre de J.K. Rowling m’a vu grandir, c’est en découvrant Pierre Bottero et Erik L’Homme que m’est venue l’envie d’écrire...

En savoir plus

N'oubliez pas vos ebook gratuits !

Couverture Roman Sang Rancune
6 chapitres gratuits