B.I.M. S01 E02 : La belle et la brute

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Au moment où le monstre déploie la puissance de ses muscles pour me bondir dessus, quelque chose lui percute la tempe droite en émettant un shboing retentissant.

Sonné, il titube sur le côté quand surgit soudain des escaliers un homme d’au moins deux mètres de haut, entièrement vêtu de noir. Ses mains immenses sont gantées de cuir et son visage est dissimulé par la capuche large d’un sweatshirt banal.

Sa démarche, elle, n’a rien d’anodin.

Tout dans son attitude vibre d’une violence contenue terrifiante.

Sans m’accorder le moindre regard, il ramasse l’extincteur dont il s’est servi pour interrompre le saut de la bête qui peine à reprendre ses esprits et la frappe une seconde fois avec une violence inouïe.

SHBOING

Un coup pareil aurait dû lui fendre le crâne. Pourtant, elle se contente de gémir tandis que son pelage flamboyant s’embrase de plus belle en virant d’un rouge profond à un orange quasiment jaune.

Elle secoue la tête, évite un troisième coup et pousse un hurlement qui glace mon sang dans mes veines.

Le colosse ne bronche pas.

Pendant une seconde, les deux combattants se toisent sans ciller, quand mon sauveur se met en mouvement.

Grossière erreur.

Le loup enflammé esquive à nouveau et bondit, gueule béante.

Sa puissante mâchoire se referme sur le bras noueux de son adversaire qui lâche son extincteur et hurle de douleur…

Aurait dû hurler de douleur.

Mais il garde le silence.

Un silence de mort qui propage dans tout mon être un indicible sentiment de danger.

De ces deux créatures (parce que la chose à la capuche ne peut pas être humaine), je crois que la bête enflammée n’est pas la plus dangereuse.

De sa main libre, le géant saisit soudainement le loup à la gorge et lui assène un coup de tête monumental. Un gémissement déchirant retentit et les flammes, d’un orange criard passent soudainement à un bleu électrique.

La chaleur devient insoutenable, à tel point que le sol, sous ses pattes, commence à fondre et que les vêtements du colosse s’embrasent sans qu’il semble s’en inquiéter outre mesure.

C’est à ce moment que mon instinct de survie me crie de prendre la fuite. Ignorant ma jambe endolorie, je profite de l’affrontement pour me relever, passer dans leur dos et dévaler les marches deux à deux, forte d’une énergie que je ne croyais pas posséder.

Mon cœur menace d’exploser dans ma poitrine lorsqu’une série de craquements sinistres et de hurlements rageurs résonnent derrière moi, puis la voix d’une femme hurle par-dessus ce vacarme :

— Mais c’est pas vrai ! Quand je t’ai donné un extincteur, c’était pour l’utiliser normalement, pas comme un gourdin ! T’es vraiment un bourrin !

Je saute quatre marches et atteins le palier suivant, quand ma jambe se dérobe. Un hurlement de douleur m’échappe tandis que je m’étale sur le carrelage. L’alarme incendie me vrille les tympans, la fumée m’empêche de reprendre mon souffle et ma jambe, elle, propage toujours dans tout mon corps des décharges de souffrance insoutenables.

Un long psssssshhhhhhhhhh accompagné de beuglements suraigus emplit toute la cage d’escalier lorsque je me lève à nouveau et me fige.

Encore des portes coupe-feu.

Encore ce très mauvais pressentiment qui m’ôte toute velléité de fuite.

Quand les portes se déforment soudainement, une voix derrière moi me crie, scandalisée :

— Bouge !

On me pousse si violemment que je heurte le mur d’en face juste avant qu’une autre bête enflammée défonce les deux vantaux et se jette sur la jeune femme qui vient de prendre ma place.

La gueule grande ouverte, elle a calculé son mouvement avec une précision digne d’un chasseur implacable. Pourtant, lorsqu’elle referme ses mâchoires impressionnantes dans un claquement sinistre, sa proie n’est plus à portée de crocs.

La jeune femme s’est esquivée in extremis en effaçant les épaules et se retrouve face à moi.

Grande blonde aux yeux bleus.

Jambes interminables.

Silhouette de rêve.

Regard d’acier.

Elle lui envoie un atémi sauvage à l’abdomen, se recule d’un pas, enclenche la poignée de l’extincteur et… se prends les pieds dans le sac qui m’a échappé lorsque je suis tombée. Horrifiée, je la vois basculer en arrière tandis que le dragon-loup se ramasse, prêt à bondir.

Dans son immense poitrail gronde une rage farouche et tout en lui n’est que mort et colère ardente.

Je n’ai aucune arme.

Aucun moyen de me défendre.

Pourtant, je crie avec l’énergie du désespoir :

— Héoh !

Lorsqu’il tourne vivement la tête dans ma direction, un vent glacial souffle les restes épars de mon courage. J’ai encore manqué une belle occasion de la fermer !

Je suis dos au mur. Derrière les portes défoncées rugit l’incendie qui ravage le lycée et le monstre me barre la dernière rangée de marches qui me sépare du rez-de-chaussée (et donc, de la sortie).

Dans ses petits yeux rougeoyants brille cependant une lueur d’incertitude, puis il se détourne de moi pour attaquer la jeune femme qui m’est venue en aide.

Trop tard.

La seconde de répit que je lui ai offerte lui a permis de se redresser sur ses coudes, de se saisir de l’extincteur et d’appuyer sur la poignée. Un nuage de mousse blanchâtre s’en échappe et grésille au contact de la bête qui glapit de douleur pendant dix bonnes secondes avant de s’effondrer.

— Il est…

— Mort ? Non.

La jeune femme se redresse prudemment et me jette un regard dubitatif avant de ramasser mon sac et de me le jeter au visage :

— T’as rien vu, compris ?

Sidérée, je m’apprête à acquiescer quand une sourde colère me force à serrer les poings.

— Surtout, ne me remercie pas !

Elle penche la tête de côté et pose sur moi un regard dur :

— Pourquoi ? Pour avoir détourné l’attention de cette saloperie, qui a failli me bouffer parce que t’as laissé traîner ton sac, ou pour avoir eu l’immense honneur de te sauver la vie ?

La froideur de sa réplique me calme instantanément, et l’agressivité contenue dans son attitude me dissuade de répliquer.

— Cela dit, tu aurais pu le laisser me bouffer et t’enfuir. Normalement je ne devrais pas laisser de témoins, mais puisque tu m’as aidée, je vais t’accorder une longueur d’avance. Si tu veux un conseil : disparais, définitivement.

— C’est pas…

— C’est soit ça, soit la mort. T’as saisi ?

— N’importe qu…

Le bruit sec d’un son métallique me coupe avant que j’aie pu terminer ma phrase. Sorti de je ne sais où, un couteau à cran d’arrêt est apparu dans sa main droite.

— Casse-toi, maintenant, avant que je change d’avis.

Il se passe une seconde sans que je sois capable de réaliser ce qu’il vient de se passer. À côté de moi, le dragon-loup (qui gît sur le côté, visiblement inconscient) émet un faible grognement. De la fumée noire s’échappe en volutes huileuses de ses écailles ternies, mais ce qui achève de me convaincre que je dois m’enfuir sans perdre une seconde, c’est le pas que ma sauveuse fait dans ma direction d’un air menaçant.

Je lève une main en l’air, me redresse en prenant appui sur le mur et m’empresse d’enjamber le corps de la bête qui semble reprendre ses esprits. Dans la précipitation, je glisse sur la mousse blanchâtre de l’extincteur, laisse échapper une quinte de toux tant le goût âcre de la fumée me brûle la gorge et dévale à la hâte la volée de marches qui me sépare de la liberté.

Tout autour de moi retentit toujours le grondement menaçant de l’incendie et l’épaisse fumée blanche qui a envahi les couloirs a transformé le monde en un nuage cotonneux qui semble ne pas avoir de fin. Des choses informes en émergent de temps à autre avant d’y disparaître à jamais, tandis que je titube en boitillant.

Je prends appui sur le mur, autant pour me guider que pour m’aider à avancer, mais bientôt mes forces m’abandonnent. L’adrénaline ne compense plus la faiblesse de mon corps et mon manque d’oxygène, ce qui me force à ralentir, les larmes aux yeux.

Au bord de l’asphyxie.

Des taches noires apparaissent devant mes yeux.

Mon corps tout entier me fait mal et ma tête menace d’exploser.

Puis mes doigts rencontrent une arrête vive.

S’y cramponnent.

Derrière, une lumière salvatrice inonde le nuage grisâtre qui m’entoure de rayons dorés.

Mes doigts quittent le mur.

Les secondes se font éternité.

Je crois respirer des lames de rasoir, tant ma gorge est en feu, mais la seule idée de prendre une grande bouffée d’air, dehors, me donne la force qu’il me manque.

Je les touche enfin.

Les portes d’entrée du bâtiment central.

La fatigue les a rendues si lourdes que je crois, l’espace d’une seconde, que je ne réussirai pas à les pousser. Elles cèdent néanmoins sans un bruit, comme pour saluer ma détermination farouche à quitter cet enfer. À l’extérieur, une lumière aveuglante me force à fermer les yeux tandis que je tombe à genoux, prise d’une quinte de toux incontrôlable.

Des hurlements s’élèvent.

Des bruits de pas.

Les sirènes des ambulances.

Celles des pompiers.

Les gyrophares dessinent sous mes paupières closes un spectacle inquiétant.

Le monde tangue dangereusement…

Puis il sombre dans les ténèbres.

***

Les ténèbres, le gouffre, l’asphyxie, la porte…

Non.

Cette fois, pas de porte.

Seulement la douleur, la détresse et la langueur terrifiante d’une agonie qui semble infinie.

Je sais que je fais un cauchemar.

Je devrais déjà être réveillée.

Mais rien n’y fait.

Je ne peux ni crier, ni bouger, ni respirer.

Je n’arrive pas à quitter cet enfer.

Je suis prise au piège de mon propre rêve.

Des larmes dévalent mes joues.

Désespoir.

***

J’ouvre soudain les yeux et prends de grandes inspirations douloureuses. Désorientée, je tente de bouger, mais des sangles me lient les poignets et les chevilles. Le bruit d’un moteur rugissant est largement dominé par celui d’une sirène d’ambulance.

Deux personnes s’agitent autour de mon brancard.

Des secousses me tirent un gémissement de douleur, puis on me saisit la main droite avec une étonnante douceur.

L’une d’elles s’adresse à moi, mais je ne comprends pas un traître mot de ce qu’elle me dit. Une lumière vive m’éblouit un instant, un œil après l’autre, puis les sons qu’elle émet frénétiquement commencent à percer la gangue placide qui m’entoure.

— Mademoiselle… m’entendez… serrez… Mademoiselle… si vous… tendez… ma main…

Lui serrer la main me demande un effort considérable.

Si considérable que je suis persuadée, l’espace d’un instant, que c’est impossible. Alors, je continue à prendre de grandes inspirations dans le masque à oxygène qui gêne ma vision tout en mobilisant toute ma volonté.

Oui, je vous entends, crient mes yeux.

Puis mes doigts répondent à mes sollicitations insistantes.

Faiblement.

— Bien… vous… hôpital… parents… pouvez… parler ?

Il veut que je parle, mais je n’en ai pas la force. Je suis terrifiée, non parce que j’ai peur de mourir, mais parce que je sais que si je sombre à nouveau dans l’inconscience, je vais refaire ce cauchemar insoutenable.

Ma tête est comme prise dans un étau de fer.

Une autre larme dévale ma joue, puis la fatigue l’emporte.

Encore.

***

Je rouvre les yeux immédiatement, incapable de m’avouer vaincue.

Hors de question de subir ça une deuxième fois !

Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine. Je prends plusieurs inspirations paisibles dans mon masque à oxygène. Tout autour de moi, un silence discret me rassérène.

Disparues, les deux silhouettes affairées autour de moi.

Éteint, le vrombissement du moteur.

Oubliées, les sirènes infatigables de l’ambulance.

Seul un bip discret et régulier (quoiqu’un peu rapide) trouble le calme paisible de ma chambre. Même le soleil s’est couché, comme pour me laisser un peu de répit. Je balaye du regard les environs et mets quelques secondes à comprendre : je suis dans une chambre d’hôpital.

Seule.

Ma gorge me brûle toujours un peu, mais ce qui me surprend le plus, c’est de ne pas avoir rêvé. Ou de ne pas me souvenir d’avoir rêvé… difficile à dire. Je me sens à la fois soulagée et perdue.

Soulagée, parce que je n’ai pas eu à affronter une nouvelle mort par asphyxie dans mon sommeil. Perdue, parce sans ce cauchemar, je perds la notion du temps et, surtout, j’ai comme l’impression de ne pas être réellement réveillée.

La chambre est petite, et le seul siège qui trône à côté de mon lit est vide. Seule une veste jetée négligemment sur le dossier trahit la visite de ma mère, qui doit peut-être traîner devant les distributeurs automatiques de la cafétéria pour calmer son inquiétude.

Les souvenirs que j’ai de cet incendie sont incroyablement clairs. Pourtant, je peine à croire qu’ils puissent être réels. Des dragons-loups enflammés, une brute épaisse en sweat-shirt et une grande blonde championne de karaté, sérieusement ?

Soudain, un frisson d’effroi agite ma nuque, accompagné d’une certitude absolue : quelqu’un m’observe avec insistance. Le rythme des bip incessants du moniteur s’emballe tandis qu’une peur effroyable me vrille les intestins.

Lorsque je me redresse sur mes coudes, le cœur battant, une douleur vive dans l’avant-bras me tire une grimace.

La perfusion.

Puis, soudain, je remarque que la poignée de la porte de ma chambre pivote en douceur.

Si lente, que je me demande, l’espace d’un instant, si elle est réellement en mouvement ou si c’est ma paranoïa qui me joue un tour. Je fais alors rapidement le tour des personnes qui pourraient vouloir entrer dans ma chambre…

Ma mère… mon père… une infirmière…

Peut-être que cette extrême précaution ne vise qu’à essayer de ne pas me réveiller ?

Une seule pensée m’obsède pourtant : prendre la fuite.

La poignée s’immobilise.

Le rythme de mon cœur affole le moniteur tandis que je retiens mon souffle.

Je dois fuir. Le plus loin possible.

C’est au tour du battant de pivoter lentement sur ses gonds. Un trait de lumière blanche s’élargit au sol, puis une grande silhouette mince se dessine dans son embrasure. Elle se glisse à l’intérieur sans un bruit et referme discrètement la porte derrière elle avant de se tourner vers moi.

Les rayons de la lune qui filtrent à travers les rideaux et l’obscurité qui règne dans ma chambre me dissimulent son visage, mais sa démarche m’est familière.

Lorsque je me saisis de mon masque à oxygène pour lui demander de sortir, un éclat métallique accroche un rayon diaphane.

Celui d’une lame à cran d’arrêt.

Puis nos regards se croisent et l’ensemble de mon corps s’engourdit, comme si chacun de mes membres était enveloppé dans un épais manteau de coton.

— Dommage, murmure-t-elle d’une voix froide comme la mort.

Il s’agit de la jeune femme qui m’a sauvée un peu plus tôt.

Je voudrais me lever, ou même hurler, mais je reste transie de peur, tétanisée par une force implacable contre laquelle je ne peux pas lutter. Je peine à croire que tout ceci est réel, pourtant, quelque part, tout au fond de moi, je sais qu’il n’y a pas le moindre doute.

— Pourquoi ? je demande d’une voix rauque.

— Pas de témoins, me répond-elle sur un ton laconique. Dommage que tu n’aies pas eu l’occasion de suivre mon conseil.

Elle atteint bientôt le moniteur qu’elle débranche d’une main experte. Un silence de mort envahit la chambre, puis ma respiration s’emballe.

Fuir.

Je dois fuir.

Les yeux écarquillés, je lutte de toute mes forces pour essayer de récupérer le contrôle de mon corps, mais son seul regard me garde captive. Il m’hypnotise et m’ôte tout espoir de réchapper à mon funeste destin, alors je ferme les yeux et sursaute.

Une arche de pierre froide se dessine sous mes paupières closes.

Une arche au centre de laquelle s’allume une lumière si ténue qu’il serait aisé de la manquer.

Une porte.

La porte.

Celle que je vois habituellement en rêves, et devant laquelle je meurs chaque nuit d’asphyxie. D’habitude terrifiée à sa seule évocation, je suis aujourd’hui fascinée par la beauté qui en émane. Je n’ai qu’à tendre la main, et à avancer d’un pas pour la franchir, mais j’hésite un instant, comme si ce seul geste allait changer ma vie à jamais.

shhhhh, susurre la jeune femme tandis qu’elle appuie sa lame froide contre ma gorge. Ce sera rapide, tu verras.

Son timbre de voix revêt la douceur de celui d’une mère au chevet de son enfant, mais le trait de feu que la lame de son couteau dessine sur ma gorge est sans équivoque.

Je prends une profonde inspiration (peut-être est-ce la dernière que je prendrai jamais) et je plonge sous l’arche fantomatique qui s’est dessinée sous mes paupières closes.

***

Dans une chambre d’hôpital, une tueuse est penchée au-dessus d’un lit vide. Sur la lame de son couteau luit le rayon argenté d’une demi-lune discrètement voilée par quelques nuages fantomatiques.

Le long du fil de sa lame, un éclat rouge, presque indiscernable, nargue les ténèbres.

Sa proie vient de lui échapper.

Un sourire stupéfait étire subrepticement ses lèvres et illumine, un peu, l’obscurité qui règne sur le monde. Mais, dans son regard brille l’éclat mauvais du traqueur qui fait une promesse à la nuit.

Une promesse de sang et de mort.

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Par Jordan Breton le 22/02/2020

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Jordan Breton

Bonjour, je suis Jordan

Il y a longtemps, j’ai ouvert les portes du monde littéraire grâce au premier tome d’Harry Potter. Mais si l’œuvre de J.K. Rowling m’a vu grandir, c’est en découvrant Pierre Bottero et Erik L’Homme que m’est venue l’envie d’écrire...

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