B.I.M. S01 E03 : Une lumière dans les ténèbres

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Une puissante clarté m’éblouit soudainement puis le silence explose. Je me retrouve brutalement debout sans comprendre comment et parviens in extremis à garder mon équilibre malgré mes jambes flageolantes. Une cacophonie dantesque m’ébranle de la tête aux pieds, si violente que j’en titube de surprise. Quelque chose me percute, avant de s’écrier, visiblement très agacé :

— Attention !

Puis une autre voix s’énerve :

— Pardon !

Toujours aveuglée par la clarté des lieux, je fais deux pas en avant en cherchant des mains quelque chose à quoi me raccrocher.

Grossière erreur.

Mon geste semble susciter beaucoup d’exaspération. Les imprécations fusent de toute part, accompagnées de soupirs et de grognements indignés :

— Vous voulez bien dégager le passage ?

— Mais, enfin, ne restez pas là !

— Ne me touchez pas !

— Désolée, je bafouille, perdue, quand l’un de mes doigts rencontre une matière gluante et visqueuse.

Un hurlement de douleur inhumain retentit soudain devant moi :

— Mon œil ! Mon œil ! Arrêtez-la ! Elle vient d’essayer de crever mon œil !

Mon cœur manque un battement. L’aveuglante lumière qui m’empêchait jusqu’alors d’y voir clair se dissipe quelque peu, juste assez pour qu’une onde glacée me fige de stupeur.

Un être humanoïde ressemblant à s’y méprendre à une femme est allongé à mes pieds, le visage déformé par une terrible douleur. Autour d’elle, de nombreuses (trop nombreuses !) créatures se pressent pour lui venir en aide.

Mais ce qui me choque le plus, en dehors du fait que la plupart de ces monstres ont, au choix, bien trop de jambes, de bras, de tentacules, de dents ou trop peu de vêtements, c’est que la personne qui est étendue au sol n’a qu’un seul et unique grand œil à la place des deux orbites que je devrais voir sur son visage humain.

— Arrêtez-la ! Arrêtez-la !

Des dizaines, si ce n’est des centaines, de créatures fantasques se pressent tout autour de moi avec une indifférence qui, pour les uns, frôle l’indécence, ou, au contraire, une compassion qui, pour les autres, se transforme en une rage démente à mon encontre.

Je ne comprends plus ni ce qu’il se passe, ni ce que je fais là.

Je ne parviens plus à me souvenir comment je suis arrivé dans cet… espace… blanc… vide… rempli de créatures étranges…

— Plus un geste…

Soudainement, un homme me saisit au poignet. Par réflexe, je me dégage en tirant sur mon bras de toutes mes forces et attrape de justesse la matraque avec laquelle il s’apprêtait à m’asséner un coup violent.

Je la brandis en l’air et recule de quelques pas, le souffle court, quand mon regard se pose sur un géant de deux mètres de haut à une trentaine de mètres. Sous la capuche de son sweat-shirt prêt à exploser sous sa musculature impressionnante, une obscurité insondable règne là où aurait dû se trouver un visage. Ses gants de cuirs s’agitent tandis qu’il avance en silence dans ma direction, bousculant tous ceux qui sont sur son passage avec une violence inouïe.

Pourtant, personne n’ose lui répondre ou même seulement s’indigner. Lorsque les victimes de son indifférence comprennent que c’est lui qui les a heurtées, elles frissonnent de dégoût avant de s’éloigner sans perdre de temps.

Il marche lentement.

Imperturbable.

Mes cheveux se dressent sur ma nuque, et bien que je n’aie aucune envie de le quitter des yeux, je suis contrainte de chercher une issue.

J’ai fini par m’habituer à la forte luminosité qui règne tout autour de moi. Je croyais me trouver dans un espace vide et blanc infini, mais il s’agit d’un hall immense, semblable à celui d’une gare.

À bien y regarder, des comptoirs se dessinent près de grandes arches nimbées de lumière. Tout autour de chacun d’eux se presse une foule bigarrée, bruyante et agitée. Certains échanges se font à voix haute, dans des langues étranges, d’autres seraient compréhensibles s’ils n’étaient pas à ce point noyés dans un brouhaha étourdissant.

Entre les croisements de regards entendus, surpris ou même interloqués, deux se détachent de la cohue et brillent par leur incroyable singularité.

Le premier est celui d’un homme à la peau noire de jais. De grande taille, les yeux d’un blanc laiteux, il me fixe avec une intensité qui me brûle presque les joues. Pourtant, je jurerais qu’il est aveugle. Il se tient parfaitement immobile et ignore superbement tous ceux qui l’entourent. Tous le contournent comme s’il appartenait au décor.

Le second, c’est celui d’un petit homme exaspéré qui tente de se frayer un chemin jusqu’à moi. Un attaché-case dans une main, une pipe dans l’autre, il semble tout droit sorti de l’un des romans d’Agatha Christie. Si son regard contraste à ce point parmi tous, c’est qu’il ne se montre ni surpris, ni en colère.

Simplement blasé.

Oui, blasé.

C’est le mot.

Il me donne la curieuse impression, captivante et dérangeante à la fois, d’avoir déjà vu tant de choses improbables que cette situation-là, non seulement ne l’étonne pas, mais paraît prodigieusement l’ennuyer. Je me demande…

Une main puissante se pose soudain sur mon épaule et me fait sursauter.

Une main gantée de cuir.

Mon corps tout entier s’engourdit.

Elle est si lourde que je crois, l’espace d’un instant, qu’une simple pression supplémentaire pourrait m’enfoncer profondément dans le sol.

Ses doigts d’acier se referment sans aucune douceur sur mon articulation, transformant d’un seul coup mon bras en un bloc de souffrance à l’état brut qui me tire un cri suraigu.

En tentant de me dégager, je pose les yeux sur l’obscurité accablante qui règne sous sa capuche ample et me fige de stupeur.

Je connais ces ténèbres épaisses, pour les avoir tant vues en rêve.

Elles sont si profondes qu’elles en sont même visibles dans le noir.

Une seconde main de fer se referme sur le poignet qui tient ma matraque. Un froid glacial et brûlant se répand instantanément dans tout mon être et me contraint à lâcher mon arme.

Alors, je cherche dans le néant ce que je sais être ma seule chance de lui échapper, sans savoir s’il m’est possible de la trouver.

Soudain, un frisson d’excitation distille dans mon être la lueur chaleureuse d’un espoir insensé.

Elle est juste là, à portée de main, comme si ce sweat-shirt n’était qu’une fenêtre vers un autre monde. Vers cet autre monde qui m’est accessible en songe chaque nuit depuis que je suis en mesure de me souvenir de mes rêves.

Oui, elle se dresse bien là.

Immobile.

Éternelle.

Impavide.

La porte qui surgit des ombres.

Il me reste une main libre, alors je rassemble tout mon courage et tandis que mon cœur menace d’exploser dans ma poitrine, j’envoie mon poing de toutes mes forces sous cette capuche terrifiante, vide et insondable.

Lorsque mes doigts troublent le voile diaphane et ténu qui s’étend sous l’arche de pierre dissimulée dans l’obscurité, mon seul désir est de quitter cet endroit et de retrouver la douce quiétude de ma chambre.

Tout à coup, le sol se dérobe sous mes pieds et l’incroyable hall de lumière, les créatures étranges et l’effroyable géant disparaissent sans un bruit.

***

Le silence qui m’entoure désormais est léger.

Chaleureux.

Confortable.

Je tombe à genoux sur un sol particulièrement mou, exténuée et désorientée, avant de basculer en arrière et de me laisser choir sur le dos.

Tout autour de moi, des piles de romans côtoient manette de jeux vidéo et casque audio.

La LED bleue de mon écran en veille diffuse par intermittence sa douce lueur froide sur mon bureau, illuminant brièvement quelques-uns de mes dessins au stylo.

Je suis éreintée et mon épaule, mon poignet et ma jambe me font terriblement souffrir. Je suis terrifiée, aussi, à l’idée que la porte de ma chambre s’ouvre sur le géant au sweat-shirt ou sur la tueuse de l’hôpital.

Mais je suis en vie.

Et je suis chez moi.

Je voudrais m’enfermer à double tour avant de me laisser emporter par une fatigue accablante, mais je ne crois plus être en mesure de lutter davantage. Je me jure de me faire violence, mais, d’abord, je ferme les yeux une petite seconde.

Rien qu’une toute petite seconde.

Une seule… toute… petite…

***

Une grande et verte prairie s’étend à mes pieds.

Magnifique.

Resplendissante, même, sous le soleil qui la couvre de rayons d’or. En son centre trône un immense rocher d’une blancheur immaculée. Il mesure plusieurs mètres de haut et se dresse au-dessus de hautes herbes occupées à danser une valse sibylline avec une douce brise.

Une chorégraphie si bien orchestrée que se dessinent au sol de longues et belles vagues d’un vert étincelant.

Je me tiens au sommet de cet inexpugnable et magistral rocher blanc, quand, entre les arbres, surgit la silhouette élancée d’un homme habillé de cuir sombre. Il jette fréquemment des regards derrière lui, visiblement persuadé d’être suivi.

C’est alors que je prends conscience que cette forêt ne m’est pas plus familière qu’aucune des choses qui composent ce paysage.

Comme si…

Comme si je me trouvais dans un autre monde.

Tout autour de moi, le moindre insecte, la moindre pierre me semble soudainement étrange.

Ou étrangère.

Le ciel, lui-même, se pare d’une couleur inhabituelle.

Je suis occupée à lorgner les mousses bleuâtres qui poussent à mes pieds, quand un bruit, à l’orée des bois, attire mon attention.

Des dizaines de silhouettes se tiennent immobiles entre les arbres quand, brusquement, mon cœur s’arrête de battre.

L’homme vêtu de cuir sombre ne leur accorde plus un regard.

Ses yeux sont rivés sur moi.

Des yeux dans lesquels se lisent une grande intelligence, un soupçon de malice, un brin de peur, aussi, et… une immense solitude.

Des yeux qui me transpercent de part en part, comme s’ils pouvaient voir à travers mon âme.

Des yeux couleur émeraude.

***

C’est un cri qui m’a tirée de mon sommeil, ce matin.

J’y songe à nouveau en regardant par la fenêtre de la salle d’attente de l’hôpital. Dehors, le ciel est voilé par des nuages sombres. Une pluie fine, portée par un vent traître, trempe les vitres et fait fuir les passants. Même les parapluies filent à toute allure dans les rues goudronnées, bravant le froid soudain de septembre pour aller je ne sais où.

Au travail, peut-être.

Ou à l’école.

Mon œil hagard se perd un instant sur un bus scolaire, qui roule (un peu trop vite) sur sa voie et franchit un feu orange bien tassé. Mener les élèves à l’heure vaut-il donc de prendre un tel risque ?

Qu’est-ce qu’un retard de quelques minutes en cours ou au travail, contre une avance considérable dans la mort ?

Il me semble que nous sommes bien peu, finalement, à nous poser la question.

Peut-être est-ce seulement l’apanage de ceux qui, comme moi, ont vu la fin de si près qu’elles ont pu sentir son souffle glacial sur leur nuque. Un souffle qui me rappelle le contact terrifiant de l’homme au sweat-shirt…

Lorsque ce souvenir remonte à la surface, un frisson d’effroi me secoue de la tête aux pieds, alors je m’efforce de penser à autre chose.

Oui, c’est un hurlement qui m’a tiré de mon sommeil, ce matin.

Un hurlement où se mêlaient panique, stupeur et soulagement.

Des bruits de pas s’y sont confondus, puis on m’a serré si fort que j’ai cru en mourir.

Encore.

Ma mère, rongée par l’inquiétude après avoir trouvé mon lit d’hôpital vide, avait signalé ma disparition. Dans mon état supposé, difficile de penser que j’aie pu m’enfuir seule, elle a donc imaginé le pire. Elle rentrait à la maison avec la police pour leur donner accès à ma chambre et leur fournir des photos récentes, quand elle m’a aperçue affalée sur mon lit, en blouse d’hôpital.

Pour preuve de la gravité de la situation, mon père nous a rejointes en urgence, abandonnant son travail à la minute où il a eu vent de la nouvelle.

La suite ?

Elle est assez floue.

On m’a demandé ce qu’il s’était passé, et, bien évidemment, je n’ai pas su quoi répondre. Je leur ai dit que je m’étais enfuie pour échapper à une femme qui voulait me tuer, mais je ne suis pas certaine que l’on m’ait prise au sérieux.

Quant au reste et bien… étant donné les regards que je me suis attirés à la seule évocation d’une tueuse, je suis prête à parier que parler de ce que j’ai vu m’aurait probablement valu plusieurs années dans une unité spécialisée.

Ils ont dû mettre ma fugue sur le compte d’un profond état de choc post-traumatique après l’incendie de mon lycée où j’ai déjà failli y rester.

D’ailleurs, la pure logique voudrait que je remette moi-même en question ce que j’ai vu, ressenti et entendu. Qui pourrait croire quelque chose d’aussi invraisemblable ?

Tout ceci aurait pu être le fruit de mon cerveau délirant confronté à une fin plus proche qu’il ne pouvait le concevoir. Pourtant, outre le fait que je me sois bel et bien réveillée ce matin dans ma chambre et pas à l’hôpital, j’ai huit… non, treize bonnes raisons de penser que je n’ai pas vécu une suite d’hallucinations.

Premièrement, il n’y a aucun trou dans la chronologie des évènements. Sauf lors de ma perte de conscience dans l’ambulance, mais, et ça m’amène sur le second point : je conserve un souvenir parfaitement clair de mes dernières heures éveillées.

Clair et exhaustif.

Troisièmement, une coupure nette, fine et sanglante de près de dix centimètres orne mon cou là où se trouve ma jugulaire.

Pour moi, le signe évident d’une lame à cran d’arrêt, pour d’autres une estafilade sans importance.

Et, enfin, pour les cinq… non, dix autres raisons qui me poussent à croire que ce qui m’est arrivé est bel et bien arrivé, ce sont les marques noirâtres de doigts qui maculent mon poignet et mon épaule.

Les seules réelles preuves tangibles de l’existence du géant au sweat-shirt.

Des ecchymoses qui auraient pu être les conséquences de ma chute dans les escaliers ou de ma fuite chaotique pour sortir du bâtiment en proie aux flammes. Une vague de colère me fait serrer les poings.

Que l’on ne m’accorde pas le bénéfice du doute pour le reste, passe encore. Mais que l’on tente de trouver une explication rationnelle à quelque chose qui ne l’est pas dans le seul but de rassurer sa propre perception de la réalité, ça m’est insupportable.

Pour essayer de me calmer, je reporte mon attention sur ce qui m’entoure.

Dans la salle d’attente règne un silence… particulier. Nous sommes une dizaine de personnes, toutes disposées en cercle autour d’une pile de magazines dont la dernière date de parution remonte à plusieurs années.

En les observant, je ne peux m’empêcher de sourire.

Non seulement ces revues n’ont plus aucun intérêt, mais en plus ce sont des vecteurs de transmission de germes de premier ordre, puisque ceux qui sont les plus à même d’y toucher sont les malades eux-mêmes.

J’en tiens pour preuve ce vieil homme, assis juste en face de moi, qui vient de lécher en toute insouciance son index pour tourner une page avec nonchalance.

Une pile de magazines au beau milieu d’une salle d’attente bondée de patients potentiellement contagieux, en voilà une autre sorte d’oxymore des plus déplaisantes.

Pour ce qui est de leurs semblables, ils s’occupent sur leur téléphone ou font parcourir à leurs regards absents une trajectoire qui s’attarde sur les (trop) nombreuses affiches qui couvrent les murs. Puis sur le personnel de santé, qui s’affaire dans toutes les directions pour traiter l’afflux de malades avant de se poser en douceur sur les fameuses revues en prenant bien soin de ne pas croiser le regard de ceux qui, comme eux, attendent avec plus ou moins d’agacement.

C’est en cela que le silence, dans ce genre d’endroit, est particulier.

Nous sommes tous plus ou moins là pour la même raison, mais il y règne une sorte de gêne qui pousse même ce petit garçon assis bien sagement, à étouffer tant bien que mal sa toux, parce qu’il n’ose pas faire le moindre bruit.

Dans un tel lieu, troubler ce silence singulier s’est attirer toute l’attention sur soi, à tel point que certains, j’en suis sûre, redoutent l’arrivée…

— Anna Lapoi ?

Soudainement, tout le monde semble sortir de sa transe d’attente pour chercher du regard l’heureuse élue qui aura le droit de quitter cet enfer fait d’ennui et de malaise, jusqu’à ce que je me lève, soutenue par ma mère.

Quand j’aperçois le petit homme qui vient de m’appeler, un froid intense s’installe dans tout mon corps.

Une longue moustache soigneusement enroulée lui mange les lèvres et une blouse blanche me dissimule ses vêtements, pourtant je reconnais dans ses yeux l’air exaspéré de celui qui en a tant vu que plus rien de l’étonne.

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À bientôt !

Par Jordan Breton le 14/03/2020

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Jordan Breton

Bonjour, je suis Jordan

Il y a longtemps, j’ai ouvert les portes du monde littéraire grâce au premier tome d’Harry Potter. Mais si l’œuvre de J.K. Rowling m’a vu grandir, c’est en découvrant Pierre Bottero et Erik L’Homme que m’est venue l’envie d’écrire...

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