B.I.M. S01 E04 : Un vrai petit rayon de soleil

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Je reste figée de stupeur au beau milieu de la salle d’attente. Je sens mes jambes se dérober sous mon poids, comme si mes os s’étaient changés en deux vieux chiffons rapiécés. La pièce, tout autour de moi, tangue lorsqu’il s’avance de quelques pas et s’adresse à ma mère d’un ton quasi robotique :

— Bonjour madame, je vous demanderai de bien vouloir patienter ici.

Une goutte de sueur froide perle sur ma tempe. Soudain, j’ai chaud. Tellement chaud que je pourrais fondre sur place.

Des dizaines de questions se pressent dans ma tête dans un brouhaha indomptable.

Que dois-je faire ? Qui est-il ? Par où m’enfuir ? Comment convaincre ma mère de ne pas me laisser y aller ? Pourquoi moi ? Où sont les toilettes ?

Elle me lâche le bras à contrecœur, mais, lorsqu’il s’approche encore, je recule de quelques pas.

Inutile, je sais.

Dans la salle d’attente, tout le monde se fige et se tourne dans ma direction, épouvanté par mon attitude. Non que je sois terrifiante, mais j’ai tout de même osé refuser d’accorder ma confiance au médecin pour lequel je suis venue attendre impatiemment.

Scherlock Holmes, lui, pousse un soupir exaspéré, fait un pas de plus et me saisit le bras avec douceur avant de murmurer si bas que personne d’autre que moi ne peut l’entendre :

— Aide-moi à t’aider.

Étrangement, sa voix tranquille et la douceur de son regard inexpressif me calment. Je prends le bras qu’il me tend et m’agrippe à lui pour ne pas tomber à genoux.

— Rien de grave, fait-il avec flegme à l’assemblée avant de se tourner vers ma mère. Elle est toujours en état de choc.

Je ne peux pas lui donner tort. Il se contente ensuite d’accorder un demi-sourire pincé à tout le monde avant de tourner les talons en prenant garde à ce que je le suive.

Le souffle court, je clopine à ses côtés jusqu’à ce qu’il s’arrête devant la porte d’une salle d’auscultation un peu plus loin. Après avoir jeté un coup d’œil à droite et à gauche pour s’assurer qu’il n’était pas observé, il y tapote de l’index, trois coups, puis du majeur, deux coups, avant de saisir plus bas une poignée invisible, ou une sorte de thermostat, et de le tourner une fois dans le sens des aiguilles d’une montre, puis deux fois dans le sens inverse.

Un sourire narquois se dessine malgré moi sur mon visage fatigué à l’idée qu’il soit complètement cinglé. Sauf qu’en tendant l’oreille, j’entends soudain, par-dessus le bruit feutré qui nous entoure, un cliquetis à peine perceptible.

Il recule d’un pas, visiblement satisfait, avant de pousser la porte et de s’écarter pour me laisser entrer la première. En jetant un œil à l’intérieur, une grande déception s’empare de moi. Je m’attendais à y trouver quelque chose d’exceptionnel. Pourtant, il s’agit d’une salle d’auscultation tout à fait banale.

J’avance alors d’un pas et, soudain, je me retrouve dans un vieux bureau en désordre d’où exhale une odeur de renfermé mêlée à la terrible association du tabac froid et du café depuis longtemps oublié.

Des piles de dossiers et de cartons éventrés partent à l’assaut de murs jaunâtres, des feuilles volantes jonchent un bureau dont on ne distingue même plus la couleur et des centaines de post‘It multicolores ont pris possession des lieux. Telles des fées illuminant des marécages nauséabonds, ils sont la seule maigre source de bonheur qui règne dans cette atmosphère morose.

Collés de ci, sur une feuille à moitié froissée, de là, sur les portes d’un meuble, ils sont autant de touches de couleurs bienvenues qui me feraient presque oublier le désordre ambiant.

Il y en a même quatre sur le lustre-ventilateur (auquel il manque une pale) qui tournoie dans la douleur en couinant de désespoir. Diverses tasses et verres en tout genre ont également élu domicile au-dessus d’une grande armoire qui ploie sous une bonne centaine de classeurs, dans l’une des quatre poubelles qui débordent derrière le bureau, mais également, et c’est plus curieux, au bout d’une ficelle, suspendue par l’anse au lustre ajoutant à son aspect misérable.

Derrière moi claque la seule ouverture de la pièce, et les bruits de l’hôpital disparaissent dans un silence assourdissant.

Le petit homme me désigne avec nonchalance une chaise que je n’aurais pas remarquée tant elle croule, elle aussi, sous une montagne de paperasse. D’ailleurs, à bien y regarder, je ne comprends pas un traître de mot de ce qui y est écrit. Ce pourrait-être du mandarin ou du japonais si les signes n’étaient pas liés entre eux. Ou bien de l’arabe, s’ils n’étaient pas aussi géométriques.

Le faux médecin s’arrête un instant avant de se jeter dans son siège de cuir usé par les années et revient vers moi dans un grognement agacé. Il envoie un violent coup de pied sur la chaise, envoyant s’échouer sur le sol tout ce qui y reposait.

— Assis, grogne-t-il sans m’accorder un regard avant de s’affaler avec lassitude de l’autre côté du bureau.

Je reconnais alors à ses pieds l’attaché-case qu’il tenait lorsque je l’ai vu pour la première fois.

Après un silence qui m’a semblé durer une éternité, il s’est adressé à moi d’un ton monocorde non dénué d’une certaine agressivité :

— J’imagine que tu te demandes qui je suis, pourquoi je suis là, et si tout ce que tu as vu depuis l’incendie de ton lycée est bien réel.

Sa question n’en est pas vraiment une, mais puisqu’il ne semble pas enclin à poursuivre tant que je ne lui ai pas répondu, je hoche la tête en silence.

— Dommage, le contraire m’aurait étonné… marmonne-t-il pour lui-même avant de se lever et de commencer à faire les cent pas, les mains jointes dans son dos comme s’il était menotté.

— Je m’appelle Morne, je suis là pour toi et ton lycée a pris feu parce que l’un de nos ex-stagiaires a oublié (il a resserré la mâchoire) de fermer une Porte.

Difficile de ne pas noter la majuscule qu’il a mise sur ce dernier mot grâce à une intonation particulière.

Je me retiens de justesse d’éclater d’un rire nerveux :

— Une Porte ?

— Oui, une Porte.

Il fait volte-face et me scrute un moment avant de reprendre, pensif :

— Je sais que tu vois exactement de quoi je parle.

Je crois que je donnerai n’importe quoi pour échapper à son regard, parce qu’il me donne la très désagréable impression de lire dans mes pensées.

— Mais je ne suis pas là pour parler de ça, fait-il dans un soupire. Tu en as trop vu, mais ce qui nous ennuie prodigieusement, c’est que tu aies réussi à échapper à Timy.

— Timy ?

— Celui qui t’a fait ces marques, dit-il en pointant mon épaule puis mon poignet en levant les yeux au ciel.

— En même temps, il n’est pas très rapide, votre Timy, je lui fais remarquer avec la même désinvolture.

Cette fois, son visage semble se détendre imperceptiblement, et la commissure de ses lèvres esquisse un (très) léger sourire :

— Tu ne peux pas comprendre ce que j’entends par « échapper », pour le moment du moins.

Agacée, je détourne les yeux et observe la porte verrouillée de la salle.

— Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Tout dépend de toi, en fait. Initialement, Timy et K auraient dû faire en sorte que tu meures dans l’incendie. Sauf que tu en as réchappé, suite à quoi nous avons renvoyé K à ta poursuite. Et tu t’es encore enfuie, cette fois pour te retrouver dans le Hall, manquer d’éborgner Gigi et échapper à Timy d’une manière…

Sa voix s’est éteinte avant de finir sa phrase, tandis que mon cœur s’est mis à battre la chamade dans ma poitrine. Un curieux mélange de peur et de colère s’empare de moi alors que je mets tout en œuvre pour juguler mon envie soudaine de prendre mes jambes à mon cou.

— Bref. Tu les as impressionnés (difficile de mettre plus de mépris dans une seule phrase), donc maintenant tu as le choix. Tu deviens stagiaire de la gemme ou tu meures.

— La gemme ? je demande en fronçant les sourcils.

— L’Agence Garante de l’Équilibre de l’Inter-Mondes. A.G.E.I.M, épelle-t-il d’un air navré.

— Ce n’est pas vraiment un choix, je lui fais remarquer en trépignant sur ma chaise pour essayer de trouver une position confortable.

— La plupart du temps, on ne vous demande même pas votre avis, répond-il sèchement. Vous disparaissez. Estime-toi heureuse de leur avoir plu.

— À qui ?

— J’suis pas là pour répondre à tes questions, lâche-t-il en s’affalant à nouveau dans son siège. Oui, ou non ?

Je suis bien tentée de lui répondre non rien que pour le contrarier, mais le regard de défis qu’il me lance me refroidit instantanément.

— Puisque c’est demandé si gentiment…

— Fais pas la maline avec moi, gronde-t-il en serrant les poings. Des stagiaires, j’en ai vu des tas défiler depuis le temps que je me coltine ce bureau. Des grands, des p’tits, des jeunes, des vieux… tu sais ce qu’ils ont presque tous en commun ?

— Vous ne les aimez pas, je hasarde avec un sourire.

Il hausse un sourcil, comme pour appuyer l’effet théâtral de ce qu’il s’apprête à dire, puis un sourire carnassier force ses lèvres à quitter le refuge de sa moustache soigneusement peignée :

— Ils sont morts.

***

— Alors, comme ça, tu as fait la connaissance de Morne ?

La voix de Dan m’a à peine tirée de ma rêverie. Après avoir, courageusement, soutenu le rire gras de la version diabolique de Sherlock Holmes (qui a tout de la caricature du militaire complètement allumé), il m’a foutue dehors en me disant, je cite : « Maintenant, câlin » puis m’a claquée la porte au nez.

J’ai donc erré dans un couloir tortueux pendant dix bonnes minutes en prenant appui sur le mur avant de tomber sur Dan, un autre stagiaire arrivé un an auparavant, qui m’a gentiment expliqué qu’ici, le C.A.L.I.M. (et non câlin) est le Centre Administratif et Logistique de l’Inter-Mondes, puis m’y a accompagné.

Nous avons ouvert une porte parmi d’innombrables autres, puis nous avons descendu un étage, pris l’une des quatre portes du palier suivant, qui nous a menés vers un deuxième escalier, montés deux étages, sommes passés sous une arche, avons traversé trois bureaux, quatre couloirs interminables avant de redescendre de trois étages pour arriver sur le pas d’une grande porte bleue sur laquelle un écriteau en verre annonçait : « Ouvert 78h/78h19. Frappez. Attendez. »

— Je crois qu’il ne m’aime pas beaucoup.

— Il n’aime personne.

Sa réponse, accompagnée d’un clin d’œil malicieux, achève de me tirer de ma rêverie. Ça doit faire dix bonnes minutes qu’on attend devant cette fichue porte bleue, et je commence à fatiguer.

— Un vrai petit rayon de soleil, je lâche avec un sourire.

Ma remarque lui arrache un rire franc :

— Et encore, en ce moment il est de bonne humeur.

Je m’apprête à lui demander à quoi il peut bien ressembler quand il est de mauvaise humeur quand la porte s’ouvre à la volée sur une femme au teint blafard qui me dépasse de trois têtes. Vêtue élégamment d’un tailleur grisâtre, les cheveux bouclés noirs et secs qui retombent sur ses maigres épaules, elle nous toise avec un air mauvais avant de demander brutalement :

— Quoi ?

— Je….

— En fait, je ne veux pas le savoir. Troisième porte à gauche.

Dan m’adresse un clin d’œil avant de me souhaiter bonne chance, puis il fait demi-tour et emprunte un couloir perpendiculaire, me laissant seule devant cette mégère acariâtre.

Je me décide donc à entrer et me trouve face à un nouveau couloir absolument gigantesque et parfaitement rectiligne. Il est si long que je me demande, l’espace d’un instant, si ce que je vois au loin est un mur ou s’il est assez long pour se perdre à l’horizon. Il y règne un silence de mort, aussi l’écho de mes pas sur le sol m’attire les foudres silencieuses, mais brûlantes de… en fait, je ne connais pas son nom, et je n’ai pas l’intention de le lui demander.

Je m’apprête à frapper à la porte qu’elle m’a indiquée, lorsqu’elle me retient de justesse.

— Pas de ça ici, enfin ! Rentre et arrête de faire du bruit !

Alors je tourne la poignée et m’engouffre dans un petit bureau.

Non, en fait, petit n’est pas le mot, parce qu’il tient plus du placard à balais que du bureau, à bien y regarder. À l’intérieur, une ambiance chaleureuse contraste avec le couloir que je viens de quitter. Rassérénée, j’observe en silence l’ordre impeccable qui règne en maître, quand le siège qui me fait face pivote vivement dans ma direction et me fait sursauter.

Devant moi se tient une créature que je reconnais bien. Elle a tout d’un être humain, hormis ce grand œil rougi et visiblement endolori qui me scrute avec bienveillance.

Gigi.

— Bienvenue au service recrut…

Son grand sourire s’efface tandis qu’elle me reconnaît. Elle lâche les confettis cachés au creux de sa main, les laissant s’échouer en une pluie multicolore sur le sol avant de retirer subitement le petit chapeau rouge en forme de cône qu’elle avait dû revêtir pour l’occasion.

— … ement.

Puis un silence de mort s’installe entre nous.

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Par Jordan Breton le 21/03/2020

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Jordan Breton

Bonjour, je suis Jordan

Il y a longtemps, j’ai ouvert les portes du monde littéraire grâce au premier tome d’Harry Potter. Mais si l’œuvre de J.K. Rowling m’a vu grandir, c’est en découvrant Pierre Bottero et Erik L’Homme que m’est venue l’envie d’écrire...

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