L'aurore noire

Un bruit de pas feutré dans le couloir fit éclater son rêve comme une bulle de savon. En un instant, il sortit de son lit et s’empara du poignard qu’il gardait sous son oreiller. Le cœur battant, il s’approcha de la porte pour jeter un regard à travers son embrasure. Au moins quatre hommes, chez lui, au beau milieu de la nuit. Il reconnut immédiatement le loup blanc du blason imprimé sur leurs armures de cuir. Que faisaient-ils ici ?

Il revêtit discrètement sa tenue avant de se placer derrière le battant. Tandis qu’il s’apprêtait à passer à l’action, un autre bruit de pas, à l’étage cette fois, propagea le long de sa nuque un frisson de terreur.

Erys !

Il se glissa dans le couloir, aussi silencieux qu’une ombre. Si les Loups d’Argent pensaient être en mesure de s’attaquer à lui sans le payer de leur vie, ils se montraient bien arrogants ! Dix mètres, c’était tout ce qui le séparait de son premier adversaire.

Il n’en fit pas trois avant d’être interrompu par une voix doucereuse :

— Liam ! C’est un plaisir de te revoir.

Son sang ne fit qu’un tour en apercevant dans les escaliers le visage affable de Larhen et la petite fille qu’il tenait par les cheveux, juste devant lui.

— Lâche-la !

Son ordre claqua comme un coup de fouet, mais au lieu d’obéir, il raffermit sa prise et appuya un peu plus le fil de sa lame contre la gorge de la fillette en pleurs :

— Tu sais, j’ai été très déçu par ton comportement ces derniers temps, Liam. Tu es l’un des plus habiles guerriers de la cité, tu es un homme particulièrement intelligent et pourtant tu t’obstines à décliner mes propositions les unes après les autres.

— Va te faire foutre, Larhen, cracha-t-il avec mépris. Je ne suis pas à tes ordres, demande plutôt à l’un de tes rats de compagnie, je suis sûr qu’il y en a un ou deux qui sont assez stupides pour aller crever là-bas rien que pour te faire plaisir. Maintenant, relâche-la et je te laisserais quitter cette maison en vie.

Un éclat de rire répondit à sa réplique cinglante :

— Ne soit pas si prétentieux, Liam. Je sais que les membres de la Garde Noire jouissent d’une réputation légendaire pour ce qui est de l’habilité au combat, mais là, nous sommes trop nombreux, et ta fille ne survivrait pas à un affrontement. Maintenant que j’ai toute ton attention, laisse-moi te réitérer ma proposition. Une nuit, une mission, et vous serez libres de vaquer à vos occupations sans rien avoir à craindre de moi, ou de mes hommes. Sinon, et bien…

Les yeux d’Erys s’écarquillèrent lorsque la lame froide mordit la peau de son cou.

— Lâche d’abord ma fille, ensuite nous pourrons discuter, dit-il dans un souffle en approchant d’un pas.

— Reste où tu es, je n’ai aucune envie de lui faire plus de mal. Tu sais que j’ai horreur de m’en prendre aux innocents.

Secouée de sanglots étouffés, elle adressa à son père un regard suppliant.

— Je ferai ce que tu veux, à condition que tu la relâches !

— Me penses-tu assez bête pour te sous-estimer ? demanda-t-il avec un sourire sardonique. Tant qu’elle est avec moi, tu ne tenteras rien de stupide. Alors, ce cristal ? Tu vas me le chercher, ou pas ?

Liam ferma les yeux un instant avant de lui répondre en serrant la mâchoire :

— Sans lui, les protections de Nerendel tomberont !

— Crois-tu que je l’ignore ? Tu imagines bien que je ne me lance pas dans une entreprise si périlleuse sans raison. À toi de choisir. Tes serments, ou devrais-je plutôt dire ta fierté, ou ta fille ?

— Même si je le voulais, je ne pourrais pas m’en approcher seul ! Il y a trois mille hommes dans cette tour, c’est de la folie !

— Que les dieux m’en soient témoins, dit-il en reprenant soudainement son sérieux, j’aurais tout tenté pour ne pas en arriver là. Tu ne me laisses pas le choix.

Il tira une fiole de l’une des poches de sa ceinture avant de l’exhiber devant lui, à bout de bras :

— Sais-tu ce que c’est ? interrogea-t-il d’une voix froide comme la mort.

Le jeune soldat observa avec attention le liquide rose aux reflets bleutés quelques secondes avant de comprendre, épouvanté :

— NON, ATTENDS !

Un sourire dur se dessina à nouveau sur le visage de Larhen tandis qu’il le portait aux lèvres de la fillette :

— Je vois que tu connais déjà l’Aurore Noire. Sais-tu pourquoi on l’appelle ainsi ?

— JE SUIS AVEC VOUS ! ARRÊTE ! hurla-t-il les yeux révulsés. Je ferais tout ce que vous voudrez…

— Il est trop tard pour les compromis, Liam. J’ai été bien assez patient avec toi. On lui a donné ce nom parce que c’est un poison qui agit en une nuit. Sur un adulte. Dans le cas de ta fille, qui doit avoir quoi ? Huit ans ? Je dirais que tu auras environ quatre heures devant toi. Cela dit, je n’ai jamais été doué en posologie. Peut-être disposes-tu de trois ou cinq heures… en fait je n’en sais rien.

Il força la fillette à avaler la totalité du contenu du flacon sous le regard horrifié de Liam.

— Je vais te tuer !

Nouvel éclat de rire :

— Tu n’auras l’antidote que lorsque j’aurai le cristal. Et avant que tu n’essayes de jouer au plus malin avec moi : il n’est pas ici. C’est un poison particulièrement rare, alors espérer trouver un autre remède à moins de trois cents kilomètres… c’est de la folie. Je t’indiquerai son emplacement exact lorsque tu auras rempli ta part du contrat.

Le jeune soldat tourna les talons, tentant de contenir la peur panique qui lui broyait l’estomac, et se rua vers la porte d’entrée au bout du couloir.

— Eh, Liam ! le héla-t-il avec un sourire mielleux.

Il fit volte-face, une main sur la poignée, l’autre sur le manche de son poignard.

— Tic, tac.

***

Ombreuse était la plus haute tour d’obsidienne connue et l’atout le plus précieux de Nerendel, une cité adossée à l’est comme au sud à une falaise abrupte, dominant les steppes de l’ouest et le lac Nardhen, au nord. À son sommet se trouvait l’Œil d’Erkehen, un cristal magique aux pouvoirs incommensurables qui protégeait la ville depuis près de mille cinq cents ans. Et à l’intérieur, plus de trois mille membres de la Garde Noire patrouillaient sans relâche.

Apolitique et réputé incorruptible, cet ordre n’obéissait qu’à son propre code et veillait à ce que personne ne tente de s’emparer de l’Œil. Quiconque approchait de la tour était considéré comme un ennemi et abattu sans sommation, quels que soient ses origines, son rang ou son camp. À ses pieds s’étirait la Place Rouge, maculée du sang de tous ceux qui s’étaient un jour aventurés trop près, que ce soit par mégarde ou en conscience.

Sur tout le continent, Nerendel était réputée imprenable et occupait une fonction centrale dans les échanges commerciaux largement encouragés par la sûreté de ses remparts et la puissante protection de son cristal qui lui avaient permis de construire des coffres de banque inviolables. Sans compter que l’Œil, non content d’ériger un bouclier indestructible tout autour de la cité et de ses terres arables, avait plus d’une fois démontré l’étendue de ses pouvoirs en pulvérisant des armées venues pour tenter un siège. Mû par une volonté propre, son rayon d’action de plusieurs kilomètres en faisait l’objet magique le plus dangereux au monde. Et en conséquence, le plus convoité.

Liam observa un moment ce prodige de robustesse et de sobriété qui s’élançait à l’assaut de la voûte céleste. Une tour à nul autre pareil, lisse comme du verre, d’un noir de jais, elle culminait à plus de trois cents mètres de haut et dominait les alentours, projetant son ombre menaçante sur la ville le jour, obscurcissant le ciel la nuit. Cent mètres plus haut, elle s’affinait par paliers concentriques jusqu’à disparaître dans les ténèbres. Une taille vertigineuse quand on savait qu’elle plongeait d’autant dans les profondeurs de la cité.

Le cœur battant, il s’avança d’un pas décidé vers sa seule et unique entrée, saluant au passage plusieurs de ses collègues qui terminaient leur ronde.

— Liam ? Qu’est-ce que tu fais là ? interrogea le gardien de la porte. On n’est pas censé te voir avant l’aube. J’peux pas te laisser passer.

— C’est Enhrir qui m’a demandé de venir en avance, paraît qu’il a des recrues à mater.

Son interlocuteur réfléchit un moment avant de s’écarter :

— Ça lui r’semble pas de pas m’avertir avant, mais j’ai pas envie de l’contrarier. J’te préviens, dit-il en appuyant son immense main sur son épaule, si tu m’mens, j’te fracasse la tête, c’est compris ?

— Fais-toi plaisir Drake, comme toujours, glissa-t-il avec un clin d’œil avant de se dégager pour entrer.

Il traversa l’impressionnante salle circulaire qui menait à l’ascenseur à grandes enjambées, essayant tant bien que mal de mettre au point un plan digne de ce nom. Il y avait cinquante étages entre lui et le cristal, en sachant que son poste ne lui donnait accès qu’aux trente premiers, et qu’Enhrir, le maître instructeur des apprentis, était au sous-sol.

Au centre, huit dalles de granit noires juraient avec le marbre blanc sur lequel il évoluait avec empressement. Ainsi observé par Drake, il fut contraint de marcher sur la première, la plus à gauche. De toute façon, songea-t-il avec amertume, il avait besoin de s’équiper avant d’aller plus loin.

En un battement de cil, le monde tout autour de lui vacilla et il fut avalé par les ténèbres. Il réapparut un instant plus tard dans la salle d’entraînement. Par chance, Enhrir n’était pas encore en train de tourmenter ses recrues. Il jeta un coup d’œil dans l’armurerie pour s’assurer qu’elle était déserte puis il parcourut son impressionnant dédale de râteliers, indécis. Après réflexion, il se munit d’une arbalète, d’un carquois qu’il accrocha à sa ceinture, d’une épée bâtarde et de quatre couteaux de lancer avant de revenir sur ses pas. Alors qu’il s’apprêtait à quitter la pièce, une voix retentit soudain dans son dos.

— Liam ?

Son cœur s’arrêta dans sa poitrine. Il n’avait que deux solutions : poursuivre sa route en l’ignorant, prenant ainsi le risque d’être poursuivi, voire de déclencher un branle-bas de combat, ou lui répondre et espérer qu’il ne découvre pas la raison de sa venue. Après une suite d’imprécations marmonnées à voix basse, il fit volte-face, feignant un sourire enjoué :

— Enhrir ! Je ne m’attendais pas à te voir ici à cette heure.

Les yeux gris acier de son ancien instructeur le fixèrent avec une telle intensité qu’il se sentit défaillir.

— Tu as l’air de quelqu’un qui s’apprête à faire quelque chose de stupide, dit-il en posant la main sur le pommeau de son épée. Si tel est le cas, je vais te donner une chance de changer d’avis. Laisse tes armes ici et rentre chez toi pour t’occuper de ta fille. Réfléchis bien, c’est la seule opportunité que tu auras de faire machine arrière.

Comme à son habitude, il faisait preuve d’une incomparable perspicacité. Interdit, Liam pâlit, incapable de trouver un mensonge en mesure de le convaincre. Enhrir était comme un père pour lui, et si les années passées à ses côtés à subir son entraînement avaient été prodigieusement pénibles, il le tenait en très haute estime. C’était lui qui l’avait sorti du taudis dans lequel il vivait et qui lui avait offert une vie à des années-lumière de celle qu’il aurait eue s’il était resté dans les quartiers pauvres. C’était un guerrier émérite, et un maître d’armes particulièrement intraitable, mais il était surtout l’un des rares membres de la Garde contre lequel il n’avait aucune chance de l’emporter en combat singulier.

— Larhen détient ma fille.

Il crut déceler un voile de tristesse dans les yeux de son interlocuteur :

— Tu as choisi ta voie, Liam, le jour où tu as prêté serment. Ici, le devoir passe avant la famille. Je suis navré. Tu peux garder l’équipement, je te le laisse, mais je t’en conjure, quitte cette tour et trouve un autre moyen de la sauver. En mille cinq cents ans, nombreux ont été ceux qui ont essayé de corrompre tes frères. Ne soit pas le premier à céder.

Liam planta son regard droit dans le sien avant de répondre d’une voix blanche :

— Elle est tout ce qu’il me reste, Enhrir. Je ne peux pas l’abandonner.

Une larme glissa le long de sa joue tandis qu’il posait lui aussi une main sur pommeau de son épée.

— La vie d’Erys vaut-elle celle de tous les hommes que tu comptes tuer pour essayer de la sauver, ainsi que celles de tous ceux que tu condamnes si tu réussis ?

— Elle est ma fille ! vociféra-t-il en tirant sa lame de son fourreau. J’ai déjà sacrifié ma femme et mon fils à la Garde Noire ! Pourtant, lequel d’entre vous m’est venu en aide lorsque j’ai signalé au Conseil les tentatives d’intimidation de Larhen ?

Il cracha sur le sol avant de reprendre :

— C’est terminé.

Enhrir avait pâli de colère. Il répliqua d’un ton cinglant, la voix tremblante sous le coup de l’émotion :

— Ta femme est morte pour la Garde, pendant son service. Ce n’était pas ton sacrifice, mais le sien ! Quant à votre fils, c’était une tragédie contre laquelle nous ne pouvions rien. Ta vie, celle de ta fille ou même la mienne n’ont strictement aucune valeur, Liam. Nous défendons quelque chose qui nous dépasse !

— C’est ce que tu te dis pour réussir à dormir la nuit ?

La question, incisive, eut plus d’effet qu’un coup de poignard. Enhrir recula de deux pas, sous le choc, incapable de répondre.

— Si tu veux sauver ta fille, tu vas devoir me tuer, l’avertit-il en reprenant contenance. Si tu passes par l’ascenseur et que je suis toujours vivant, tu auras trois mille hommes à tes trousses, et tu sais comme moi que même si tu parviens à t’emparer du cristal, tu ne sortiras jamais d’ici.

Il réfléchit un court instant, tiraillé entre son devoir envers sa famille et l’amour qu’il portait à ses frères, quand une idée folle germa dans son esprit embrouillé. Il avait déjà perdu plus d’une demi-heure, et le chemin était encore long. Seul, il n’avait aucune chance.

— Me fais-tu confiance ?

L’instructeur hésita et le jaugea un moment avant d’opiner sans dire le moindre mot.

— Les Loups d’Argent sont de plus en plus audacieux. Aujourd’hui, c’est moi. Demain, ce sera un autre. Et peut-être qu’un jour ils auront suffisamment d’influence pour tous nous faire plier. Ils représentent une menace que nous ne pouvons plus ignorer, et le Conseil…

Il maîtrisa le vent de colère que provoquait sa seule évocation avec beaucoup de difficulté.

— … le Conseil devrait apporter plus de soutien aux membres de la Garde, sinon la légendaire loyauté de notre ordre se perdra. Ce soir, nous avons une opportunité de faire d’une pierre deux coups : éliminer définitivement cette bande de rats puants, et sauver ma fille. Montrons à tous qu’on ne s’en prend pas impunément à nos familles. Aide-moi à m’emparer du cristal et…

Voyant qu’il allait protester, il leva une main pour l’en dissuader :

— Laisse-moi terminer. Nous avons peu de temps. Aide-moi à m’emparer du cristal, laisse-moi le leur livrer. Prends avec toi ceux de nos frères en qui tu as une confiance aveugle, et une fois que l’antidote est en ma possession, éradique cette vermine définitivement.

Un silence de mort tomba sur la salle d’entraînement, seulement troublé par la respiration sifflante de Liam pour qui cet immobilisme était une véritable torture. Au bout d’un temps qui lui parut interminable, Enhrir reprit la parole :

— C’est trop risqué !

Excédé, il perdit à nouveau son sang-froid, incapable de dominer son désarroi :

— Mais enfin, ouvre les yeux ! Que se passera-t-il le jour où ils prendront en otage les familles de cinq ou six cents de nos frères ? Que crois-tu qu’ils feront quand le Conseil les enverra paître ? Qui sera là pour s’opposer à eux et leur dire qu’ils doivent les laisser mourir pour un caillou en haut d’une tour ? Si c’est ainsi que tu conçois notre fraternité, tue-moi sur-le-champ, qu’on en finisse ! Si nous ne sommes pas solidaires face à eux, alors inutile de protéger ce foutu cristal plus longtemps et le leur donner, parce que nous avons déjà perdu !

Enhrir se détendit imperceptiblement, visiblement touché par son discours :

— Combien de temps te reste-t-il ?

Liam ferma les yeux un court instant avant de répondre d’une voix tremblante :

— Je ne sais pas, encore deux heures et demie, peut-être moins, peut-être plus.

— Tu es sûr de ne pas avoir d’autre choix ?

— Tout dépend. Tu as un antidote à l’Aurore Noire dans ta chambre ? lâcha-t-il avec cynisme.

— Très bien. Je vais te faire confiance, mais ne me déçois pas. Nous n’arriverons jamais à convaincre tous nos frères, alors je vais t’aider à une seule condition.

— Tout ce que tu veux !

— Pas d’effusion de sang.

— Tu n’es pas sérieux ?

Il acquiesça en silence, un sourire carnassier peint sur son visage buriné par les années, puis il répondit d’une voix glaciale :

— Cela dit, si tu réussis à casser les dents de Drake au passage, je te paye un verre. En revanche, pour ce qui est des Loups d’Argent… la chasse est ouverte.

***

Liam faisait les cent pas depuis plus de cinq minutes devant l’une des dalles de granit qui menait aux étages supérieurs. Chaque seconde lui semblait durer une éternité, si bien qu’il s’obligea à les compter pour ne pas perdre la notion du temps, se remémorant sans cesse les mots d’Enrhir juste avant qu’il ne disparaisse :

— Attends-moi là, je dois rassembler une équipe avant que nous continuions. Surtout, ne t’aventure pas seul là-haut avant que je ne sois revenu, tu m’as compris ?

Il avait opiné en silence, et rongeait son frein depuis en voyant les minutes s’égrainer les unes après les autres, conscient que chacune d’elle tissait le linceul de sa fille. Son cœur battait à ses tempes un rythme désordonné tandis qu’il essayait de garder son calme. Arriver au sommet d’Ombreuse était une gageure, en redescendre tenait de l’exploit. Le faire sans tuer personne était impossible.

Soudain, un homme dans la fleur de l’âge apparut devant lui, un œil borgne, une longue cicatrice fendant son visage en deux du haut d’une arcade sourcilière jusqu’à son menton. Liam recula d’un pas et se mit en garde. Il ne portait pas l’armure réglementaire, mais une combinaison intégrale d’un tissu souple et s’il ne possédait aucune arme visible, il irradiait d’une étonnante aura de violence contenue.

— Du calme, fit-il d’un ton laconique. Je m’appelle Torund, Enhrir m’a tout raconté et m’a demandé de t’aider. Nous montons au sommet, mais avant ça tu dois me promettre de m’obéir au doigt et à l’œil.

— Enhrir devait me rejoindre !

L’inconnu plongea ses yeux noirs dans les siens tout en gardant le silence. Réticent à l’idée de lui faire confiance aveuglément, il passa une main sur son visage affligé avant d’ajouter, incapable de dominer son impatience :

— Tu as ma parole.

Sans crier gare, il lui saisit le bras et soudain le monde vacilla autour d’eux.

***

À peine s’étaient-ils matérialisés que Liam comprit que quelque chose n’était pas normal. Les ascenseurs ne pouvaient les transporter au-delà du trentième étage, et pourtant la pièce dans laquelle ils venaient d’apparaître lui était inconnue.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il dans un souffle tout en essayant tant bien que mal de percer la pénombre dans laquelle ils étaient baignés.

Un chuchotement répondit à deux pas de lui :

— Il n’y a que deux moyens de parvenir en haut de cette tour. Prendre les Marches Noires depuis le trentième niveau et croiser plus de la moitié de tes frères, ou passer par l’extérieur sur le chemin de ronde, qui n’est connu et emprunté que par les Sentinelles.

Une poigne de fer se referma sur son poignet et l’attira en avant. Une suite de cliquetis métalliques brisa le silence et soudain s’ouvrit devant lui une porte de pierre de plus d’un mètre d’épaisseur. La fraîcheur de la nuit s’engouffra à l’intérieur, portée par un vent puissant qui le fit frissonner.

— Nous sommes au quarante-huitième étage. Les paliers extérieurs ne sont gardés que par une dizaine d’hommes chacun. Nous devons les mettre hors combat en toute discrétion. Si un seul d’entre eux alerte les autres, tombe, ou prend la fuite, tout est fini. Le sol est en pente raide, alors gare à ne pas glisser ou tu iras repeindre les pavées de la Place Rouge.

Sans un mot de plus, Torund sortit, Liam sur les talons. Au-dehors, une brume insondable commençait à s’élever des rues humides de Nerendel et le ciel voilé par d’épais nuages rendait la luminosité à cette altitude particulièrement mauvaise. Ils devraient évoluer, et surtout se battre, sur une corniche d’à peine deux mètres de large, lisse comme du verre et inclinée de quelques degrés. Pour ne rien arranger, une fine condensation suintait sur les surfaces froides de la tour.

Le cœur battant, il tenta de ne pas regarder dans le vide et longea le mur au pas de course, n’offrant ainsi au vent qu’une prise minimale. Déraper ou être emporté par une bourrasque dans ces conditions serait fatal, car il n’y avait aucune aspérité à laquelle se raccrocher en cas chute. Son compagnon accéléra soudain la cadence et envoya son poing au creux de l’estomac d’une Sentinelle. Le souffle coupé, elle recula d’un pas. L’instant d’après, il lui assénait un atémi sauvage en plein milieu du front. Sa tête heurta le mur avec une violence telle qu’elle s’affaissa, inconsciente.

L’action avait duré un peu moins d’une seconde.

Sans se retourner, il saisit le premier barreau d’une échelle à peine visible et lui fit signe d’approcher. Médusé, Liam mit un moment à réagir. Ses frères étaient tous des soldats d’élite formés au combat depuis leur plus jeune âge. Qu’il en ait assommé un avec une telle facilité relevait du miracle.

Soudain, Torund bondit et disparut sur la plateforme suivante et bien qu’il le rejoignît presque aussitôt, il alignait déjà les corps de trois autres gardes contre le mur.

— Qui es-tu ? demanda-t-il sans parvenir à comprendre.

Il lui répondit avec un sourire énigmatique avant d’esquisser un clin d’œil :

— L’Ombre de la tour. À partir du prochain pallier, il faut tous les mettre hors d’état de nuire. Ils sont toujours en mouvement. Tu es droitier ?

Il acquiesça en silence.

— Tu prends à droite, je prends à gauche.

Le cœur battant, Liam s’engagea à nouveau derrière lui et grimpa les barreaux deux à deux en faisant le vide dans son esprit. Il essaya d’oublier le sentiment d’urgence, ses questions, le visage terrifié de sa fille et l’épouvante de son rapt. Lorsqu’il posa la main sur le sol, une détermination inébranlable s’était installée dans ses yeux.

Le temps n’était plus à la réflexion ni au doute. S’il ne gardait pas la tête froide, autant se jeter tout de suite du haut de la tour. Il se releva lentement, fit jouer les muscles de ses épaules et s’élança. Un sentiment de paix le gagnait un peu plus à chacun de ses pas. Il ignora bientôt le vent qui hurlait à ses oreilles, la morsure de son étreinte glaciale et le sol incertain sous ses bottes.

Deux Sentinelles de dos. Quatre mètres.

Il allongea ses foulées, ferma un instant les yeux.

Les rouvrit.

Sa lame quitta son fourreau dans un chuintement feutré emporté par une bourrasque cinglante, décrivit une courbe parfaite qu’il resserra au dernier moment, abattant le plat de son épée à l’arrière du crâne d’un premier adversaire. Le second fit volte-face en une fraction de seconde et tira un poignard de sa ceinture.

Trop tard.

Liam pivota sur ses appuis, évita son coup d’estoc d’une torsion du bassin et frappa deux fois : du coude juste sous le sternum puis de la tranche de la main sur sa nuque.

Le garde n’avait pas touché le sol qu’il reprenait déjà sa course.

Une pluie fine commença à s’abattre sur lui, rendant sa progression plus périlleuse encore.

Deux nouvelles Sentinelles, de face cette fois, surgirent des ténèbres. En l’apercevant, l’une d’entre elles tourna les talons, lui arrachant un juron. La seconde fut sur lui un instant plus tard, maniant une épée à deux mains à laquelle elle fit décrire un coup de taille impossible à esquiver sur une corniche si petite.

Il rengaina son arme, se laissa tomber en arrière, un genou tendu, l’autre replié sous lui et dérapa sous sa lame étincelante, envoyant au passage son poing percuter son entrejambe. Devant lui, le vide menaçait de l’avaler, mais il accrocha au dernier moment la cheville de son adversaire et appuya ses bottes sur le sol. Il s’arrêta à un cheveu du gouffre, se releva tant bien que mal et sentit une décharge d’adrénaline traverser son corps tandis qu’il abattait son coude dans le dos du garde.

L’une de ses dagues de jet quitta sa ceinture alors qu’il reprenait sa course. Elle frôla le mur de la tour et se planta dans le mollet du fuyard qui perdit l’équilibre et bascula en arrière. Il le rattrapa in extremis, et lui asséna un violent coup de poing en plein visage. Sonné, il s’échoua sur le côté.

Derrière lui, la première Sentinelle tituba un moment, pliée en deux, avant de se laisser glisser au sol, visiblement résignée. Liam s’approcha d’elle sans qu’elle réagisse et la frappa à nouveau sur le sommet du crâne.

Il reprit sa course en longeant le mur, le caressant de sa main gauche pour ne pas manquer l’échelle qui permettait d’accéder au palier supérieur. Lorsqu’elle se referma enfin sur un épais barreau d’acier, la pluie redoubla d’intensité. À l’étage suivant, il ne croisa que des gardes inconscients. Torund était déjà passé par là.

Un hurlement claqua comme un coup de tonnerre dans son dos au moment où il s’apprêtait à grimper :

— Attend !

— On n’a pas de temps à perdre ! rugit-il hors d’haleine, tentant de dominer le vent dont la puissance ne cessait de croître.

L’Ombre posa une main réconfortante sur son épaule avant de poursuivre :

— Avant d’aller là-haut, tu dois comprendre ! La chose qui se trouve au sommet pourrait défendre à elle seule l’Œil contre des légions entières ! Le Gardien est indestructible, tu dois impérativement tout faire pour qu’il ne s’approche pas à moins de deux mères de toi ! Je vais essayer de l’occuper, mais nous n’aurons qu’un peu plus d’une minute pour agir.

Les mots de Torund firent sombrer son cœur dans sa poitrine.

— Que dois-je faire ?

— Le cristal est au centre. Il lévite à environ un mètre du sol. Le seul moyen de survivre, c’est de t’en emparer et de prendre la fuite sans te retourner.

Liam se sentit défaillir.

— Ombreuse…

Torund marqua un temps de pause pour reprendre son souffle avant de poursuivre :

— Ombreuse est vivante. En lui retirant son œil, tu vas la mettre très en colère. Au moment où tu le toucheras, elle va probablement essayer de te tuer, et si elle échoue, le Gardien tentera sa chance. Ce n’est pas une chose vivante, il n’a aucune pitié, il ne dort pas, il ne se repose pas. Il n’aura de cesse de te pourchasser que lorsqu’il parviendra à reprendre le cristal. C’est son ultime protection et tu peux me croire, il massacrera quiconque se trouvera sur son chemin.

— Pourquoi Enhrir ne m’a-t-il rien dit ?

Torund éclata d’un rire amer :

— Il n’avait aucune intention de t’aider, Liam !

Il lâcha l’échelle et s’en écarta de quelques pas, abasourdi :

— Je… comment peux-tu le savoir ? Et toi ? Pourquoi m’aides-tu ?

Sa main se posa sur le manche de son épée tandis qu’il reculait encore, prêt à se défendre, jetant un regard à l’horizon qui commençait à s’éclaircir imperceptiblement. Une panique foudroyante distilla dans tout son corps une aura glacée.

— À ton avis, comment les Loups d’Argent ont-ils su où trouver ta fille, et quand passer à l’action ? Pourquoi le Conseil ne t’est-il pas venu en aide ? Pourquoi toi, un gamin pauvre sans avenir a-t-il été accepté au sein de la Garde alors que tous ses membres ont dû faire des pieds et des mains pour y être admis ? Tu sais, c’est mon travail d’écouter et d’observer, et il m’a fallu des années avant de m’en apercevoir. Le Conseil est corrompu, cela fait un moment maintenant qu’il cherche une ouverture pour s’emparer de Nerendel. Mais avec l’Œil, c’est impossible ! Il protège à la fois la Garde, et le Pouvoir, en s’assurant qu’aucun des deux ne prend l’ascendant sur l’autre ! Alors il leur fallait trouver un moyen de le neutraliser le temps de mettre en place leur coup d’État, tu comprends ?

Soudain la vérité éclata comme une évidence. Une fois la cité sous contrôle, ils pourraient réactiver la tour et bénéficier de son appui ! Une rage démentielle s’empara de lui en un éclair. On l’avait manipulé toute sa vie dans cet unique but !

— Et je suis navré pour ta fille, Liam... Mais il n’y a pas d’antidote à l’Aurore Noire.

La révélation lui fit l’effet d’une douche froide. Un silence assourdissant tomba soudain sur lui tandis que son cœur manquait un battement. Dans ses yeux, sa détermination sans faille laissa place à une douleur infinie, et une fureur incommensurable.

— Liam, écoute-moi ! L’espoir pour ta fille n’est pas perdu ! Je ne laisserais jamais le Conseil s’emparer de Nerendel, qui sait ce qu’ils seraient capables de faire avec l’appui d’une puissance telle qu’Ombreuse et son œil ! Tu dois prendre ce foutu cristal, et le lui planter dans le cœur ! Le Gardien n’est là que pour lui, et la tour, elle, n’existe que pour la cité ! Il la protégera, personne ne pourra plus lui faire de mal, et je pourrais agir pour arrêter la Garde Noire et les Loups d’Argent avant qu’il ne soit trop tard !

Le regard vague, il observait cette scène irréelle comme le spectateur de sa propre vie, incapable d’y croire.

— Tu dois savoir une dernière chose. Lorsque tu plongeras le cristal dans le cœur de ta fille, il libérera une quantité d’énergie colossale pour la sauver…

Il se ressaisit tant bien que mal et s’appuya au mur d’obsidienne, le cœur battant à tout rompre, il acquiesça avant de demander d’une voix blanche :

— Ça me tuera ?

Torund opina avec un sourire désolé.

— Mais ma fille vivra, et elle sera en sécurité ?

— Je te promets de m’occuper d’elle une fois que je me serais assuré que notre entreprise est un succès. Tu es prêt ?

Liam leva les yeux au ciel, sans un mot, tandis que l’Ombre de la tour se lançait à l’assaut du dernier palier. Plus rien d’autre ne comptait pour lui que la vie de sa fille. Sans un regard en arrière, il crocheta un barreau d’acier et commença à grimper.

***

Lorsqu’il posa le pied sur le toit, un frisson d’épouvante traversa son corps comme une décharge électrique. Trente mètres les séparaient du cristal, mais devant lui se dressait un géant bardé de fer d’au moins trois mètres de haut. Il se tourna dans leur direction à une vitesse effarante et tira ses armes en un éclair. Il tenait dans chaque main un cimeterre titanesque de deux mètres de long.

— Donne-moi ton arbalète et dégaine ton épée.

La voix inflexible de Torund n’invitait à aucune protestation. Il s’exécuta sans perdre une minute, et soudain le colosse se mit en mouvement.

— Occupe-toi du cristal, quoi qu’il arrive !

Et sans plus lui prêter la moindre attention, il s’élança et décocha un trait qui percuta le gardien sans le ralentir. Liam, se rua à son tour en avant, adoptant une trajectoire courbe en restant à une distance respectable du géant. Le choc fut effroyable. Torund esquiva une première lame d’une acrobatie impossible, évita la seconde in extremis et se retrouva dans son dos. L’instant d’après, le Gardien fit décrire à ses deux épées démesurées deux arcs de cercle mortels qui manquèrent de le couper en deux.

Vingt mètres.

Liam accéléra encore la cadence, concentré, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.

Quinze mètres.

Un mouvement à peine perceptible à la périphérie de sa vision lui sauva la vie. Il plongea en avant, évitant de justesse le coup d’estoc de son adversaire. Après une roulade maladroite, il se releva tant bien que mal, mais déjà un genou titanesque le cueillait au creux de l’estomac. Sous la violence du choc, son arme lui échappa des mains juste avant qu’il ne soit projeté en arrière et ne glisse sur une dizaine de mètres. Il vit le géant foncer dans sa direction et lever l’un de ses cimeterres au-dessus de sa tête, impuissant. En une fraction de seconde, Torund s’interposa entre eux en brandissant l’épée qu’il venait de ramasser :

— LIAM !

Par un effort de volonté surhumain, il se releva en ignorant sa douleur cuisante, incapable de retrouver son souffle. La lame de l’Ombre se brisa sous la violence de l’impact dans un hurlement cristallin terrifiant alors qu’il reprenait sa course effrénée.

Cinq mètres.

Il fixa son regard sur le l’Œil et soudain le monde tout autour de lui disparut. D’abord chancelant, il poussa de toutes ses forces sur ses jambes affaiblies par le coup qu’il avait reçu. Plus rien n’était en mesure de l’arrêter. Il plongea, et lorsque sa main entra en contact avec le cristal, un éclair aveuglant déchira les ténèbres de la nuit.

Quand il percuta le sommet de la tour, une déflagration monumentale le balaya comme un fétu de paille. Son corps fut arraché à la gravité comme s’il n’avait rien pesé tandis qu’il voyait Torund se jeter dans le vide, évitant de justesse l’une des lames du Gardien avant de disparaître à l’étage inférieur.

Sous lui, le toit se déroba, et malgré la douleur et l’horreur, il se refusa à fermer les yeux. Il avait échoué, bien qu’il tienne dans ses mains l’objet de son malheur, car il savait que sa chute vertigineuse lui serait fatale. Alors que le sol se rapprochait de lui à une vitesse effarante, il pensa à sa fille, à quel point il aurait aimé se trouver auprès d’elle et ne pas faillir à son devoir. Son cœur se serra dans sa poitrine à l’idée que son échec l’avait condamnée. Une demi-seconde avant l’impact, le monde autour de lui vacilla avant de s’éteindre.

***

Il se matérialisa dans sa maison sous le regard interdit de Larhen qui réagit une seconde trop tard. Liam, lui, saisit cette occasion inespérée et dégaina son poignard. Peu importe comment il s’était retrouvé là, il ne laisserait pas passer sa chance. Il le planta dans le dos de l’ennemi le plus proche avant de poser les yeux sur le corps de sa fille. Le visage blême, la respiration sifflante, elle gisait sur le sol dans une position macabre. Dans un rugissement de rage déchirant, il leva l’Œil d’Erkehen au-dessus de sa tête et l’abattit de toutes ses forces sur la poitrine de sa fille, juste avant que trois lames ne le transpercent de part en part.

Le hurlement désespéré de Larhen fit écho à son propre cri de douleur, et soudain, il se sentit balayé par une onde de choc d’une violence inouïe. Sa vision se brouilla lorsqu’il heurta le mur du salon de plein fouet, diffusant une douleur insoutenable dans tous ses membres. Il s’effondra dans un râle d’agonie, et avant qu’il ne touche le sol, il se sentit sombrer dans les ténèbres.

***

Dans les ruines d’une maison dévastée, au beau milieu d’une vingtaine de corps déchiquetés, une petite fille ouvre les yeux et se met à pleurer. Ses larmes abondantes ruissellent sur le cadavre de son père, à demi enseveli sous les décombres. Et tandis qu’elle s’abandonne à une tristesse mortifère, dans son dos se glisse une Ombre.

L’homme est grand, dans la fleur de l’âge. Une cicatrice barre son visage.

Derrière lui se tient un géant, un colosse indestructible vêtu d’une armure d’argent.

Ils se taisent et rendent hommage à celui qui lutta pour la vie de sa fille jusqu’au dernier instant.

Un hurlement de douleur déchire l’aube et pourtant, un rayon de soleil se pose sur un sourire apaisé qui se veut rassurant. Celui d’un père qui aura tout donné pour que vive son enfant. Et tandis qu’elle sanglote, en proie à un désespoir lancinant, un murmure échoue à son oreille, porté par le vent :

— Erys, sèche tes larmes, n’aie pas peur, car les gens que l’on aime ne nous quittent jamais vraiment. Tu n’es jamais réellement seule tu sais, nous serons toujours là, dans ton cœur, moi, Dylan et maman.

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