Le brasier d'argent

Les ténèbres de la nuit sont à nouveau chahutées par la lueur dansante du feu d’argent qui brûle en mon cœur. Au moindre de ses éclats je tressaille, chacune des fibres de mon être gagnées par un émoi à la mesure de mon émerveillement.

Voilà des millions d’années que je veille sur cette flamme étincelante et garde avec fierté sa lumière délicate des créatures odieuses qui tentent de m’en délester.

Observatrice impavide et silencieuse de sa danse éternelle, je la couvre de mon être et la dissimule tant bien que mal aux yeux du monde. Je me perds à nouveau dans la contemplation de ses courbes harmonieuses, fascinée par le galbe audacieux de sa silhouette vaporeuse, éblouie par le scintillement radieux qu’elle dégage à chaque instant.

Enchantée par ce brasier ardent qui chassa jadis le froid d’un hiver intense, défiant de sa chaleur le vent glacial du nord, je frémis de plaisir en entendant la douce sérénade avec laquelle il repousse la gangue feutrée de la nuit.

Et me voilà une fois de plus emportée par une irrésistible nostalgie.

Alors à peine plus grande qu’un bosquet, blottie au fond d’une combe algide, recroquevillée sur moi-même comme une plante chétive à l’agonie, il déchire le ciel dans un hurlement de colère. Quelque chose me percute si fort que je crois mourir, et puis, peu à peu, la peur et la douleur s’estompent.

Dès l’instant où la poussière s’est dissipée, le brasier m’est apparu, triomphant dans sa robe d’argent, si vaste qu’il m’aurait engloutie en moins d’une nuit. Et pourtant je me délectais de sa silhouette délicate, et bien qu’il eût alors la possibilité de me consumer, je me jurai de l’aimer et de le protéger à jamais.

Pour ce feu blanc aux reflets d’un noir huileux, je commençais par conquérir la combe, puis je m’élançais à l’assaut de ses falaises escarpées, dévorant pentes abruptes et sommets inexpugnables comme aucune autre ne l’aurait fait.

Je décidai de m’étendre si loin que j’envahis bientôt les côtes sablonneuses du nord, avalai des cités entières à l’ouest, recouvris le grand désert rouge au sud par une armée de ronciers épais et pénétrai même dans les eaux glacées des mers de l’est. Je continuai de m’étoffer de l’intérieur avant de jaillir en direction du ciel.

Aujourd’hui, j’ai conquis tout ce qu’il y avait à conquérir. Mes arbres les plus impressionnants forment un rempart colossal autour de mon brasier d’argent, mes treillis inextricables arrêtent voleurs et meurtriers plus sûrement qu’un million d’hommes de fer.

Je me tiens là, ici, et là-bas.

Partout.

Puissante.

Fière.

Éternelle.

De ceux qui arpentent mes sentiers, je dévore l’esprit.

De ceux qui me résistent, je broie les chaires.

Et les plus forts d’entre eux, vivants je les enterre.

Nul n’ose plus m’approcher depuis des siècles, et dans mon cœur danse toujours cette flamme immaculée qui me subjugue, me transcende et m’emplit de bonheur.

Mais alors que l’aube diffuse ses lumières chatoyantes dans les nuages épars d’un ciel encore endormi, un frisson de colère me tire de ma léthargie. Des envahisseurs du sud, ces êtres odieux que plusieurs fois j’ai repoussé, s’en viennent à nouveau pour me dérober ma magie.

Aux premiers coups de hache, je m’éveille et riposte, mais grâce au nombre ils l’emportent. Je tremble alors de peur, des légions m’assaillent pour anéantir le fruit de mon labeur ! Quand derrière eux un monstre apparaît, cette fois c’est un vent de terreur qui me saisit, moi, la puissante protectrice de ces lieux interdits.

Ils gagnent du terrain, découpent, tailladent, abattent mes ronciers comme si rien ne pouvait les arrêter. Mais à l’épouvante je décide de ne plus céder. À ma rencontre ils sont venus, de rage je leur jure qu’ils seront vaincus !

Je rassemble mes forces, j’en appelle à tous les dieux, je maudis leurs haches et pleure mes belles épines, mais leur crime ne restera pas impuni. Mes profondes racines se resserrent, et je sens monter en moi une titanesque colère. Ils s’avancent désormais sur mes terres, je les enverrai en enfer ! Jusqu’ici je les ai laissé approcher, mais s’en est fini, car il me faut les arrêter. Dans un grondement de tonnerre, j’anime chacune des fibres de mon corps, et lorsque le soleil dépasse l’horizon et me couvre de rayons d’or, mes premières lianes s’élancent à la guerre.

De surprise, ils reculent, mais déjà nombre d’entre eux ont été occis, et peu importe qu’ils fuient, au ciel je jure que je prendrai leur vie. Je les saisis sans la moindre pitié, les pulvérise et les repousse. Leur nombre est écrasant, mais je ne suis plus une jeune pousse.

Un rugissement terrifiant domine soudain le champ de bataille, et cet être répugnant qui se tenait derrière eux et dardait sur moi ses yeux effrayants déploie ses immenses ailes. Lorsqu’il prend son envol, la terre chancelle sous ses deux pattes aux griffes acérées et son corps de reptile démesuré s’élève si haut dans le ciel que rien ne semble être en mesure de l’atteindre. Il passe au-dessus de moi comme si je n’existais pas.

Je devine alors avec certitude la raison de sa venue, et sa destination.

Aurais-je pu hurler, sans aucun doute de ma puissante voix je l’aurai pulvérisé, mais la terreur à laquelle je m’abandonne distille en moi une aura meurtrière qu’ils allaient regretter d’avoir déchaînée ! Je puise encore plus profondément dans les ressources de la terre et lance un ultime assaut sur ces légions étrangères. Ma rage est si grande qu’en moins d’une minute leur sort est scellé. Un silence de mort s’abat soudain sur cet ignoble charnier. Ils gisent désormais ensevelis sous mes lianes grasses et vigoureuses, destinés à y pourrir à jamais.

Mais je ne saurais trouver le repos tant que ce silence ne sera pas complet et pour l’heure il est toujours troublé par les battements d’ailes arrogants de ce dragon bien audacieux. Pourquoi convoite-t-il mon brasier d’argent ? À cette question je ne peux répondre, mais je l’affirme dès à présent : cette quête, nul n’est en mesure de l’achever.

Je mis des millions d’années à construire cet empire, mais rien au monde ne m’est plus cher que mon foyer. En quelques instants je me rétracte sur moi-même et me densifie au-delà de toute mesure. J’abandonne le désert, rend son territoire à la mer, quitte à regret les sables gelés du nord et recrache les cités millénaires de l’ouest. Je redescends les falaises escarpées de ma combe, bien plus vite que ses ailes ne peuvent le porter, et forme un rempart qu’il ne pourra jamais percer. J’obscurcis le ciel, me fait plus impénétrable qu’un dôme d’acier, je me contracte si fort que pour la première fois je hurle de rage.

Dans un intense grincement de bois je me suis refermée.

Furieux de me voir menacer la réussite de sa mission, cet être infâme s’arrête en plein vol et me toise avec une cruauté infinie. Après un rugissement assourdissant, il crache sur moi une gerbe de colère si vive qu’elle noircit ma carapace et embrase mes feuilles à sa surface.

Mais ce n’est pas la première fois que l’on tente d’utiliser le feu pour m’anéantir, aussi je resserre mon étreinte, car je sais qu’ainsi aucune flamme ne peut me vaincre. En réponse je riposte de mes bras les plus puissants, me saisis de ses ailes et l’attire vers moi, irrémédiablement.

Comme les autres, il finira sous terre et des années durant, je me repaîtrai de ses chairs. Je broierai ses os, digérerai ses écailles et brandirai son crâne en signe d’avertissement à quiconque oserait encore essayer de me voler. Je le sens se débattre furieusement, peut-être pour la première fois entend-il la mort approcher ?

Mais il agite soudain sa gueule, puis ses redoutables griffes acérées, et dans un terrible cri délétère, de mon étreinte meurtrière il se libère. Il se jette sur moi sans plus me laisser de répits, me lacère de ses serres, me déchire, ce barbare sanguinaire ! Bien que de toutes mes forces je tente de lui résister, je sais que cette bataille est sur le point de m’échapper.

Je tâche par tous les moyens de le saisir à nouveau, mais chacun de mes assauts il repousse. Il détruit ma frondaison, percera bientôt mon armure et personne ne viendra à ma rescousse. Je me déchaîne encore, impuissante, mais l’énergie du désespoir n’est pas suffisante.

Je m’insurge pourtant, car sans mon feu blanc je ne peux vivre. Je préfère mourir ainsi que passer un seul instant loin de lui, loin de cette chaleur qui m’enivre.

Je ne sais si tu m’entends, mon brasier d’argent, mais mon amour pour toi est absolu. Alors, par pitié, je t’en conjure, pardonne ma faiblesse, car cette guerre je l’ai perdue.

Voici que mes forces m’abandonnent, dans un ultime effort je succombe.

Un dernier coup de crocs, et voilà que je m’effondre.

Je me vois sombrer dans cette flamme irréelle que je m’étais jurée de protéger. L’ironie veut qu’aujourd’hui ce soit par elle que je sois dévorée. Ma tristesse est infinie, mais de larmes je ne puis verser, car je garde à l’esprit tous les siècles passés à contempler sa beauté. Pour la première fois, je vais pouvoir goûter à son étreinte et même si pour moi c’est la fin je suis heureuse de mourir dans ses bras, comblée de le toucher enfin.

Ma cime s’effondre en son centre, tout mon dôme m’y rejoint. Le voilà qui m’embrase et scelle mon destin.

Je devrais avoir mal, toutefois la douleur s’en est allée et sa chaleur intense ne pourrait m’incommoder. Mais alors que je devrais périr, je le sens qui m’enrobe et me protège.

Il me redonne force et vigueur, il me rend mon amour !

Il m’étreint et me redresse, panse mes plaies et vient à mon secours !

Le dragon hurle à son contact. Lui maître du feu, se consume et s’écrase. Son cri d’agonie se tait, brisé par l’impact. Ainsi il disparaît, laissant mon bien-aimé intact.

Je me blottis dans les bras de mon amant, heureuse de percevoir sur moi son souffle brûlant.

Si je pouvais lui sourire, je le ferais, car nous sommes enfin réunis à jamais.

À ses côtés pour l’éternité, je me détends.

Nous sommes à présent unis à perpétuité, mon brasier d’argent.

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