Le monde des hommes

La nuit est sur le point de tomber, pourtant lorsque je porte mon regard sur l’horizon, les reflets d’or du soleil ne laissent à aucun moment présager de l’inexorable avancée des ténèbres.

Derrière moi, l’effervescence des préparatifs est étourdissante.

Domestiques, cuisiniers, valets et autres employés de maison s’affairent dans un balai ininterrompu de cris, de courses périlleuses parmi la foule et de gesticulations bruyantes afin de préparer l’immense banquet séculaire qui doit prendre place dans la somptueuse salle de réception du palais.

Pour l’occasion, ce sont tous les dignitaires les plus riches de l’Empire qui se pressent depuis des semaines aux portes de la ville et se voient offrir par le maître des lieux appartements luxueux et honneurs cérémonieux.

— Madame, m’adresse poliment un inconnu en me toisant de haut en bas comme si mon accoutrement l’incommodait trop pour qu’il se montre agréable.

Je plante un regard dur et éminemment froid au fond de ses petits yeux noirs sans daigner émettre le moindre son, ce qui semble le décontenancer. J’observe avec beaucoup de plaisir fondre son arrogance et disparaître sa certitude. Ses traits se tendent imperceptiblement, une goutte de sueur perle sur sa tempe et tandis que les derniers rayons du soleil s’absentent, il déglutit avec difficulté :

— Souhaitez-vous que nous vous présentions des tenues plus convenables ?

Instinctivement, mes poings se referment et mes mâchoires se crispent. Je ne suis pas une dame. Je ne l’ai jamais été, et je ne le serais jamais. Que quiconque présuppose que je me dois de me comporter en tant que tel pour la seule raison que je suis une femme me donne comme une envie de meurtre.

Je balaye du regard les rues pavées, dominées par l’architecture audacieuse du palais. Où que je porte mon regard, dames et demoiselles suivent docilement des messieurs bien trop affairés pour leur demander leur avis sur le déroulement de la journée.

— Pourquoi ça, je réponds avec mépris, ma tenue n’est pas à ton goût ?

Il se redresse, outré, et avance d’un pas :

— Je ne vous permets pas de me parler sur ce…

— Recule.

Mon ordre claque comme un coup de fouet, froid comme la mort. Un éclair d’hésitation illumine son regard d’une douce lueur mêlant stupeur et indécision, mais sa fierté prend presque immédiatement le pas sur sa raison.

Il ignore son instinct et avance d’un autre pas.

Bijoux luxueux, parfum entêtant, costume bariolé impeccable et moustache soigneusement peignée.

Un seigneur, cela ne fait aucun doute.

Non seulement il ne me craint pas parce que je suis une femme, mais tout semble indiquer qu’il ne craindrait pas non plus la plupart des autres hommes, peut-être même pas l’Empereur en personne.

Parfait.

Au moment où il agite son doigt sous mon nez avec fermeté, que ses traits se durcissent et que ses lèvres s’entrouvrent pour me crier toute la prévalence que lui offre sa virilité et tout le respect que je lui dois par droit de naissance (ou mieux, par essence !), le son guttural qui s’apprêtait à sortir de sa bouche se change en un risible sifflement dans lequel se mêlent surprise et extrême douleur.

Tandis que sa main à lui s’apprêtait à m’intimer le silence et à m’apprendre le respect, la mienne s’est refermée sur son entrejambe afin de lui apprendre l’humilité.

Il suffoque, incrédule.

— Si tu veux que je te les rende, il va falloir être bien sage.

La stupeur le force à se terrer dans un mutisme contrit, mais je suis bien décidée à lui arracher les excuses qu’il n’a aucune envie de prononcer à voix haute.

— La bienséance voudrait que tu me répondes.

— Oui madame, couine-t-il avec déférence tandis que je raffermis encore ma prise.

Les yeux écarquillés, il se plaque contre le mur et essaye de se soustraire à mon étreinte, mais une soudaine pression insoutenable lui fait bien comprendre qu’il est à ma merci. Le souffle court et le teint virant tantôt au rouge vif, tantôt au rose pâle, il bégaie dans un murmure quasi inaudible une suite d’excuses timides :

— Désolé… voulais pas… froisser… lâchez… pardon… je ne pensais pas…

— Honnêtement, penses-tu qu’il me faille changer de tenue ?

La tension et la pression sont à leur comble, à tel point qu’il ne peut plus prononcer le moindre mot. Il se contente de dodeliner de la tête de gauche à droite en priant pour que je comprenne son pitoyable mouvement de dénégation.

— Parfait, je crache en relâchant soudainement mon étreinte afin qu’il tombe à genoux à mes pieds.

Sans plus lui accorder le moindre regard, je tourne les talons afin de fuir les lieux étouffants des préparatifs. Il est le troisième que je corrige de la sorte en moins d’une heure, il est grand temps que je prenne mes jambes à mon cou avant que la garde n’ait vent de mes actes de rébellion.

Jusqu’ici, l’honneur masculin a su me préserver d’une dénonciation (ils sont peu à être capables de s’humilier volontairement en avouant qu’ils étaient à la merci d’une femme), mais je crains que tôt ou tard, tout être viril se sente comme investi d’une mission de protection à l’égard de ses semblables.

Cela dit, le banquet qui s’annonce sera un évènement si atypique que je me réjouis d’avance d’y passer inaperçu rien que pour observer ces petits coqs imbus de leur personne se faire voler dans les plumes et accepter sans broncher les humiliations de leurs maîtres à tous : les Orcs.

A vrai dire, j’ai fait un voyage de plusieurs mois rien que pour assister à ce délicieux spectacle.

J’avance à grandes enjambées dans le hall scintillant, évite avec efficacité les hordes de commis de cuisine qui s’affairent bruyamment et courent en tous sens avant d’atteindre les escaliers qui mènent sur le parvis qui borde la place du château : une immense esplanade pavée de pierres d’un blanc immaculé.

Çà et là s’élèvent une trentaine de saules millénaires, disposés en cercle autour d’un cerisier plus vieux encore, dont la cime vertigineuse se perd dans l’obscurité. Ses fleurs d’un rose diapré ne sont plus que de vagues fantômes quasi indiscernables que la lueur des torches ne parvient plus à rendre réels. Elles dansent en silence avec une brise sibylline, indifférentes à la pièce de théâtre répugnante qui s’apprête à se jouer sous cette antique frondaison.

Son tronc est si large que trente hommes se donnant la main n’en feraient pas le tour, et son écorce si noueuse qu’on eut dit que des centaines de cerisiers s’étaient amassés pour n’en former plus qu’un. Ses racines tentaculaires s’étendent dans toutes les directions, délogeant peu à peu les pavés immaculés avant de les entraîner vers les profondeurs sans que quiconque ne soit en mesure de les en empêcher.

Un signe, s’il en fallait encore un, que même les ouvrages les plus audacieux des Hommes ne sauraient être immortels ou perdurer au-delà de ce que le permet la nature.

Soudain, alors que je suis perdue dans la contemplation de mon seul véritable maître, l’agitation qui tenaille la ville depuis presque un mois se tait, plongeant la cité toute entière dans un silence assourdissant.

La vie, telle la flamme fragile d’une bougie, vient d’être balayée en moins d’une seconde par le souffle d’un cor puissant qui ébranle le monde des Hommes.

Un autre sourire illumine mon visage tandis que la terreur envahit tous ceux qui m’entourent.

Le monde des Hommes.

En voilà une expression qui, ce soir, paraîtra bien désuète.

En contre bas, le cliquetis dantesque des chaînes de la herse est le seul son audible qui vient troubler le règne de la nuit. Si quelques bruits de pas feutrés retentissent encore, c’est pour déserter les rues et, pour les plus riches, c’est la dernière occasion de prendre place en toute hâte dans la grande salle de réception.

Bientôt, un murmure s’élève des bas quartiers.

Un murmure qui gagne en puissance à mesure qu’il sinue de rue en rue et bat le pavé de son rythme lent et menaçant.

Inaltérable.

Inarrêtable.

Inéluctable.

Il grandit encore alors que je pars à sa rencontre en sautillant. Sur mon passage, nombreux sont les visages interdits qui me contemplent sans comprendre la raison de mon euphorie.

Peu importe.

Le chuchotement feutré qui berce mon cœur d’une allégresse peu commune se change peu à peu en un chant rauque et profond.

Si profond qu’il enjoint la pierre à se mouvoir avec lui. Il la fait vibrer avec intensité, et chaque seconde qu’il croît, un édifice tremble un peu plus, tandis qu’un autre cœur s’arrête de battre, qu’une autre goutte de sueur trempe une tunique ou qu’une autre larme silencieuse, spectatrice impuissante, dévale de ci une joue décharnée, de là une autre bien rebondie.

Il est temps.

Je murmure quelques mots, et sous les yeux écarquillés des badauds retranchés chez eux la peur au ventre, je disparais sans un bruit. Lorsque l’air autour de moi cesse de frémir, un froid glacial me fait comprendre que mon sort a fonctionné.

Je suis invisible.

Il m’est parfaitement inutile d’aller à leur rencontre, j’aurais aussi bien pu les attendre patiemment dans la salle du banquet en lorgnant sans vergogne sur les innombrables tourtes, tartes et mignardises affriolantes qui doivent peser sur des tables si remplies qu’on en distingue plus les nappes ouvragées.

Un gargouillis contrarié de mon estomac à cette seule pensée me fait presque regretter ma petite escapade dans les rues, jusqu’au moment où le chant se change en un rugissement défiant toute mesure.

Le sol ne tremble plus sous mes pas, il danse.

La nuit n’est plus seulement troublée par cette clameur sauvage, elle s’efface.

Le silence n’est plus seulement brisé par leur appel, il se meurt.

Même la fraîcheur du soir est balayée par une chaleur ardente, celle des torches monumentales des orcs qui surgissent au détour d’un virage, dans cette allée principale si large que cinquante chevaux peuvent y marcher de front.

Pourtant seule une dizaine de ces bêtes y tient côte à côte. Hautes de plus de trois mètres, larges d’autant, elles se déplacent néanmoins d’un pas léger. Ce qui fait trembler ainsi toute la ville, c’est le chant dément qu’elles entonnent fièrement pour rappeler à tous la suprématie de leur règne.

Pour souligner encore leur sentiment de puissance et l’infériorité des Hommes, aucune d’entre elles n’est armée. Toutes vêtues d’habits de cérémonie tout à la fois raffinés et richement décorés, leur seule attitude suffit à calmer toute velléité de rébellion.

Elles ne craignent rien.

Ni personne.

Les yeux rassasiés par ce spectacle enivrant, je tourne à contrecœur les talons et m’empresse de rejoindre le banquet sans parvenir à réprimer le rire quasi mesquin qui s’est emparé de moi.

La soirée s’annonce encore plus joyeuse que prévu.

***

Tandis que je me faufile discrètement entre les rangs serrés des nobles, je ne peux m’empêcher de serrer à nouveau les poings. Une fois par siècle, ce spectacle désolant se répète inlassablement depuis près de huit cents ans.

Tous les jours, les hommes dominent les femmes par leur attitude suffisante, leur force physique supérieure et la menace de les châtier si elles remettent en cause leur autorité. Ils nous toisent et jouent avec nous, prédateurs incontestés du petit gibier que nous sommes à leurs yeux.

Les pères vendent leurs filles à de riches héritiers pour l’honneur de leur famille ou leurs intérêts personnels, les maris s’accaparent leur femme comme ils le feraient d’un bœuf ou d’un cheval, les séquestrent dans leurs châteaux froids et leur ordonnent de gérer l’intendance, comme si notre seule existence était vouée à tenir leurs maisons pendant qu’ils guerroient, festoient et se gaussent du rôle dans lequel ils nous ont eux-mêmes enfermées.

Même lorsqu’ils s’insultent entre eux, c’est pour s’affubler d’attributs féminins, comme si les femmes n’étaient qu’une version inférieure d’eux même.

Ce soir, pourtant, nous sommes à l’honneur. L’impératrice est sur le trône, son mari, lui, siège sur un tabouret à ses pieds. Dans son attitude nulle prestance ne transparaît de sa fonction habituelle, il se contente, les épaules basses, le dos voûté, d’attendre craintivement que les festivités commencent.

Sa femme, elle, n’a pas le charisme du chef d’État, mais celui de l’esclave que ses maîtres ont déguisé pour l’occasion. Cependant sa peur à elle n’est rien face à celle qui ravage les visages anxieux de ses sœurs.

Où que je porte le regard, il n’y a pas un homme qui ne soit pas en retrait, sur une chaise plus basse, habillé avec moins d’atours luxueux, presque relégué au rang de valet.

Une belle bande d’hypocrites.

Le courage, disent-ils souvent, est l’apanage de l’Homme.

Sentez bien la majuscule.

L’Homme.

La femme.

Deux mots de cinq lettres, l’un désignant l’humanité toute entière, la force, la puissance et l’intelligence tandis que l’autre se contente de la douceur, de la délicatesse, et se confond bien souvent en des termes moins flatteurs, quand il n’est pas carrément utilisé pour dénigrer la virilité de ces messieurs.

Même les gardes, ce soir, sont des femmes.

Des femmes qui n’ont jamais revêtu la moindre armure et qui croulent sous le poids de ces trop nombreuses armes qu’elles ne seraient même pas capables de soulever de leurs deux mains.

Ma colère est à son comble.

J’avais entendu conter ce qu’il se passe ici, mais jamais je ne l’avais contemplé de mes propres yeux.

Je pensais beaucoup m’amuser de cette situation et me repaître de leur servilité, mais en réalité le triste spectacle qui se déroule sous mes yeux n’est rien d’autre qu’une énième humiliation de la gent féminine. Les rôles ne sont pas inversés, loin de là, en témoignent les regards discrets et interrogateurs suppurants de déférence que toutes ces femmes jettent à intervalles réguliers à leurs maris.

Je m’apprête à quitter la salle, mais me ravise au moment où le chant guerrier des orcs résonne dans le hall. Mon attention était si focalisée sur cette désolante pièce de théâtre que j’en avais oublié la raison d’être de toute cette mascarade éhontée.

Le monde des Hommes, ce soir, est devenu l’apogée du cauchemar des femmes.

Par les hautes et larges fenêtres de cette immense et riche salle de réception, filtrent les lueurs dansantes et sauvages de la cohorte de cent orcs venues prendre leur dû. Grandes matriarches et guerrières émérites, elles s’avancent avec une fierté non dissimulée et adressent même à l’impératrice un signe de tête cordial.

Leur regard de braise balaye l’assemblée.

Leur chant s’est tu moins d’une minute avant qu’elles pénètrent la grande salle.

La plus grande d’entre elles lève ses deux bras en l’air, puis sa voix de stentor nous fait tous sursauter.

Une voix fière.

Conquérante.

Implacable.

— Mes sœurs, c’est une joie de vous rendre visite !

L’impératrice se lève, un large sourire (dissimulant à la perfection sa terreur confondante de surprise) étire ses lèvres délicates :

— C’est une joie encore plus immense de vous recevoir !

Sa voix ne tremble pas.

Ses gestes sont assurés.

Elle s’est même levée pour les saluer, et son timbre est resté si clair, si fier, qu’il ne fait plus aucun doute désormais.

Cette scène a été répétée, calculée et minutée jusqu’à ce que la jouer devienne une seconde nature.

Là encore je le savais.

Là encore la surprise m’enrage quand même.

Entre voir et savoir, il y a un pas que nous avons été trop peu nombreuses à franchir.

— Il y a huit cents ans, jour pour jour, vous nous avez libérées, poursuit-elle avec la plus parfaitement feinte des assurances. Aujourd’hui est un jour de fête, parce que vous nous revenez pour vous assurer que nos chaînes ne nous ont pas été remises. Au nom de nos mères et de nos filles, en notre nom à toutes ici présentes, et en ceux de celles qui ne peuvent se tenir ici ce soir, mais qui vous doivent néanmoins beaucoup, je vous remercie encore du fond du cœur.

Elle marque une pause, ni trop courte, ni trop longue et soutient avec force le regard de chacune des orcs. En excellente actrice, elle lève les bras en l’air avant de déclamer avec cérémonie :

— Aujourd’hui est un jour de fête, alors ne perdons plus une minute en bavardages inutiles. Festoyons !

La gangue de silence tendu qui régnait sur l’assistance explose soudain sous les cris de joie hypocrites de l’assemblée, et alors que tous prennent place autour des innombrables tables du banquet impérial, des dizaines de servants entrent les bras chargés de plateaux odorants, de fûts de vin débordants et de coupes scintillantes remplies de liqueurs nacrées.

L’orchestre jusque-là silencieux débute la partition joyeuse réservée aux exceptionnels couronnements, aux naissances impériales mâles et aux traités de paix inespérés tandis que le festin commence sous l’œil bienveillant des orcs, qui contemplent avec une fierté non dissimulée ces messieurs si effacés et si discrets qu’on pourrait sans aucun doute oublier leur existence.

N’importe quel être humain flairerait la supercherie, c’est certain.

Mais les orcs ne sont pas des êtres humains.

Impossible pour elles, si franches, si droites, si justes, de comprendre le cynisme et l’ironie de la situation. Ce ne sont ni des êtres fourbes, ni de brillantes manipulatrices, et cela les hommes l’ont très vite compris.

Il y a huit cents ans, la légende raconte que la guerre fut déclenchée par les orcs sur la place du château. Trente femmes avaient été violées lors de la conquête de la ville, et condamnées à mort pour cette même raison. Trente femmes crucifiées sur des saules millénaires, parce que des hommes désœuvrés, avinés et sans scrupules leur avaient fait subir l’un des pires traitements qui puissent être infligés à une femme.

Trente maris, répugné que leur dame ait été souillée, ont demandé que justice soit faite.

Trente femmes furent donc naturellement condamnées tandis que leurs violeurs, eux, n’ont même pas eu à subir la moindre méprise ni la moindre sanction.

Dix orcs, de passage, ont eu vent de cette horreur.

Un mois plus tard, l’empire des Hommes s’effondrait, conquis par leur poigne de fer mue par une soif de vengeance inextinguible.

Les rênes furent confiées aux femmes, et tous les ans les orcs revinrent afin de s’assurer que la situation ne s’était pas inversée. Après cinquante ans, il fut décidé qu’un banquet séculaire aurait lieu, le jour de la libération.

Moins d’un an après leur départ, les hommes reprirent leurs royaumes dans le sang et la terreur, contraignant les femmes à jouer cette mascarade siècle après siècle, sans quoi chacune d’entre nous subirait les pires tourments.

Bien entendu, nombreuses furent les résistances, et dans les rangs des femmes, nombreux furent les hommes.

Mais rien n’y fit.

Nul ne fut en mesure de prévenir les orcs ni d’arrêter les traîtres.

C’est en me remémorant cette histoire sordide qu’une idée me traverse l’esprit.

Tout autour de moi, la fête est à son comble. Les délicieux effluves qui me chatouillent les narines se mêlent aux conversations enjouées qui fusent de toute part. Pendant un court instant, je pourrais m’y tromper et croire à tout ceci, si l’ombre du joug des hommes de pouvoir ne pesait pas sur nos épaules à toutes.

Sur les murs de la grande salle, les habituels tableaux de légende à la gloire de nos seigneurs ont été recouverts par des œuvres époustouflantes louangeant les exploits de femmes légendaires.

Je les observe en silence, indifférente au temps qui passe.

Mon sort de dissimulation prendra bientôt fin, et si je reste ici, je serais brûlée vive sur un immense bûcher pour sorcellerie.

Pourtant je m’interroge.

Suis-je si différente de toutes ces femmes qui jouent cette pitoyable comédie ?

J’étais venue ici goûter au plaisir de voir ces messieurs humiliés, rien que le temps d’une nuit.

Est-on réellement capable de nous satisfaire d’une nuit de pseudo pouvoir tous les cent ans ?

Qu’ai-je fait, moi, pour remédier à la situation ?

Que m’apprêtais-je à faire ?

Je pourrais tout révéler, ici et maintenant. Les orcs, folles de rage, massacrerait tous ces couards galleux, mais les autres hommes, aussi nombreux qu’innocents n’y survivraient peut-être pas non plus.

Pourquoi le plan des orcs a-t-il échoué ?

Inverser les rôles est-il suffisant ?

Faire de l’oppresseur l’opprimé… est-ce seulement une solution pérenne ?

D’un pas souple est mesuré, je m’approche de la plus grande des tapisseries, derrière le trône.

La première des impératrices. À ses côtés trône l’empereur.

On dit qu’ils gouvernèrent ensemble jadis, et que la paix et la prospérité succédèrent aux ravages de la guerre.

C’est alors que je comprends.

Matriarches.

Patriarches.

Tous les mêmes.

Mon sort est sur le point de prendre fin.

Le banquet aussi.

Et l’injustice, qui saura y mettre un terme ?

Je tressaille lorsque l’air frémit autour de moi.

Je suis épuisée.

Tous les regards se tournent dans ma direction, sans exception.

Mon cœur explose dans ma poitrine.

Et maintenant ?

La musique s’est arrêtée.

Seul flotte encore le fumet délicieux des desserts qui n’ont pas encore été consommés. Même les valets ont arrêté leur course folle et retiennent leur souffle.

Les maris, jusque-là presque endormis sur leurs chaises, se lèvent comme un seul homme, rattrapés par leur nature dominante.

Les orcs se lèvent à leur tour, suspicieuses.

Malgré moi, ma main se pose sur l’un des discrets rubans dorés qui tendent la tapisserie. Hors de question que je meure sur un bûcher.

Les yeux de mes adversaires roulent dans leurs orbites et se lancent des regards apeurés sans parvenir à se mettre d’accord en silence.

— Que se passe-t-il ? demande une orc.

Essaye, me défit le regard de l’Empereur.

Je lui souris avant de m’adresser à l’assemblée :

— Souvenez-vous de ce jour comme celui de la fin de cette mascarade.

Le nœud se défait sous mes doigts, et soudain les masques tombent en même temps que ce tableau accroché pour l’occasion. Derrière cette toile, une impératrice crucifiée.

Sur le trône sous elle, un Empereur charismatique au sourire carnassier.

Les hommes réagissent en même temps que les orcs, bondissent de leurs chaises et s’apprêtent à se battre.

Pourtant tous se figent lorsque mon hurlement retentit dans la toute la salle.

— Je vous demande de les épargner.

Surprise générale.

Les orcs me dévisagent.

Les hommes aussi.

Les femmes, elles, ne savent plus si elles doivent me craindre, me respecter ou me haïr.

— Le règne des hommes sur les femmes est injuste.

Des dizaines de visages pâlissent tandis que les orcs resserrent les poings.

— Le règne des orcs sur les hommes l’est tout autant.

Je marque une nouvelle pause.

Qu’est-ce que je fais ?

Les sorcières et les sorciers sont au service de la nature et ne se mêlent pas de ce genre de stupidité.

Pourtant je me sens tout à fait à ma place.

En tant que sorcière.

En tant que femme.

Et en tant qu’être humain.

— Tout comme le règne des femmes sur les hommes.

Ça y est, ils me prennent tous pour une folle.

Tous attendent la suite.

Tous me haïssent.

Dans cette salle, je n’ai plus que des ennemis.

— Les Humains méritent de vivre libres, et puisque femmes et hommes sont à parts égales, femmes et hommes devraient gouverner.

Ils devraient m’applaudir.

Au fond, tous savent que j’ai raison.

Pourtant, c’est une hilarité générale qui me répond.

Tous unis dans leur mépris, ils en oublient leur inimité les uns envers les autres et tournent leur colère contre moi, qui ose remettre en question un combat qui demeure depuis des millénaires. Où que ce soit, chacun des camps prend l’ascendant sur l’autre un temps, puis un autre.

Globalement, tout le monde y perd.

Localement, certains y gagnent.

Tous sont prêts à tout pour conserver cet avantage ou rêver de le prendre.

Rares sont ceux à désirer l’équilibre.

C’est en comprenant cela que je me figure mon erreur.

Puis la foule me submerge, écumante de rage et folle à lier.

Les hommes, parce que je mets en cause leur suprématie.

Les orcs, parce que je leur retire leur rôle de libérateur pour les affubler du titre de tyrans.

Les femmes, parce qu’en plus de leur faire craindre des représailles, je nie leur droit à la vengeance.

Et eux tous, parce que je viens de m’attaquer à des siècles, si ce n’est des millénaires, de traditions désuètes auxquelles ils sont tant attachés.

Pour ce crime infâme, ils me charrient ensemble vers l’extérieur.

Les uns me jettent dans les escaliers, les autres me ramassent et me traînent par les cheveux au pied de cet immense cerisier dont j’admire la puissance, la beauté et surtout l’indifférence.

Ils pensent me punir en m’y crucifiant sans comprendre qu’ils ne peuvent me faire de plus beau présent.

Je ne verrais pas l’aube se lever, mais cela m’importe peu.

Quelque part je suis heureuse.

Car leur rejet est un cadeau.

Leur haine, un compliment.

Ma différence, une bénédiction.

Ma clairvoyance, la plénitude.

La vérité, ma raison de vivre.

Ils peuvent prendre ma vie.

Je reste libre.

Ils peuvent me faire taire à jamais.

Mon idée, elle, fera son chemin.

D’esprit en esprit, d’âme en âme, elle se répandra dans l’inconscient de toutes, puis de tous.

Un jour, elle germera, et comme cet immense arbre, dominera le monde.

Ses fleurs seront leurs rêves.

Ses fruits nourriront leur changement.

Que mon sang les abreuve, ces graines fertiles.

Quant à ce soir, qu’ils savourent ce dessert, mitonné par de fins gastronomes.

Parce qu’à l’aube, je prédis le début de la lente agonie du monde des hommes.

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