La fuite

Loin au nord de nos contrées verdoyantes,

Par delà montagnes et prairies rayonnantes,

Bien loin de nos antiques royaumes puissants et prospères,

Bien au-delà du monde, dans le froid et le désert,

Le mal autrefois prisonnier des songes perdus,

Par une nuit d’effroi s’en fut de sa prison d’éther,

Créatures amères, jadis dans le sang vaincues,

Mal atroce et sans pitié, de nos mémoires disparu.

Plus de souvenirs de nos terres fertiles et cultivées,

Nul vestige de notre civilisation bientôt oubliée,

Ne subsiste encore en ces lieux désolés,

Hormis ces ruines macabres toutes de rouge parées.

Je me souviens encore de la douceur courbe des prairies,

Parsemée de chaumières dans l’aube première endormie,

Lorsque ses rayons délicats berçaient doucement,

Ces paysages hélas aujourd’hui gorgés de sang.

Je me souviens encore de mon immense douleur,

Lorsque de mes yeux je la vis avec horreur,

Arracher de ses dents la gorge de mes enfants,

Percevant un instant leurs regards implorants.

Elles ont traversé les âges, insensibles au temps,

Survivant à leur cage, attendant leur heure patiemment,

Tandis que dans l’ignorance nous vivions nos vies,

Sans nous douter qu’en silence nous étions maudits.

Plus de guetteurs sur nos remparts,

Nulle maison, nul peuple, nul ami, nul espoir.

En songes nous revivons ces jours interdits,

Ou nous avons perdu nos mères, nos frères, nos filles.

Que pouvions-nous face à tant de haine, de violence ?

Comment aurions-nous pu arrêter cette engeance ?

Elle a déferlé sur nous de sa frénésie macabre,

Laissant dans son sillage une montagne de cadavres.

Bannis de nos royaumes, chassés de nos terres,

Nous dûmes en silence contempler avec horreur,

Nos morts se relever sans aucune douleur,

Et diriger contre nous leur rage sanguinaire.

Lorsque leurs corps encore tièdes et tressautants,

Dans le crépuscule abyssal se sont relevés,

D’abord l’espoir nous étreignit un moment,

Avant d’apercevoir leur sourire carnassier

Nous battîmes en retraite sans pouvoir sauver,

Ceux d’entre nous qui tentaient de protéger,

Les proches et amis qui pouvaient encore fuir,

À travers les arbres pour éviter de périr.

Tandis que chacun de nos morts gorgeait leurs rangs,

Nous courrions à toutes jambes sous leurs cris effrayants.

Soulagement fugace de voir surgir des feuillages,

Le peuple de grâce armé de sa rage,

Chargeant pour couvrir notre ultime cavalcade,

Condamnant les leurs à souffrir l’embuscade.

Courant à toutes jambes parmi les branchages,

Évitant à peine toutes ces bêtes sauvages,

Talonnés par la haine, nous atteignions le rivage,

Admirant de nos yeux cet ignoble carnage.

L’océan tinté de rouge sous la lune scintillant,

Se mouvait avec langueur sous les assauts du vent,

Transportant à sa surface des membres arrachés,

Des visages d’enfants et des corps émaciés.

Nous quittâmes nos terres en silence,

Malgré le chagrin et la souffrance,

En hommage à tous ces soldats sacrifiés,

Pour qu’à l’enfer nous puissions échapper.

Au loin dans les brumes, entre embruns et écume,

Se découpent avec amertume, ces rivages blancs diurnes.

Nous percevons encore, les matins de grand vent,

Les cris stridents et retords de ces monstres d’antan.

J’imagine encore, dans mes pires cauchemars,

Ce sourire éternel, cette béante mâchoire,

Arme mortelle, qui leur offrit cette victoire,

Un parfait exutoire pour des âmes si noires.

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Couverture Voix des songes